A la découverte du « Molière Oriental » Mirza Fatali Akhoundov vu par les orientalistes français mai 8, 2019 – Publié dans Littérosa


Par Ulkar Muller, Diplômée en Sciences du langage et Lettres Modernes (Licence), Plurilinguisme Européen et Interculturalité (Master 1), et Communication Internationale (Master 2) de l’Université de Strasbourg, Ulkar Muller évolue dans les métiers de la communication et de la coopération internationale. Passionnée de l’histoire des échanges culturels franco-caucasiens, elle s’intéresse à l’imaginaire qui entoure le Caucase, notamment l’Azerbaïdjan, dans les arts et la littérature français. Elle anime la page Facebook « Prométhée – Prometey » dédiée à ce sujet .

Ecrivain, critique littéraire et intellectuel visionnaire du XIXe siècle, Mirza Fatali Akhoundov est l’un des représentants les plus éminents du panthéon littéraire azerbaïdjanais. Alors que sa famille le préparait à une carrière ecclésiastique, il devint un athée convaincu, fervent défenseur de la laïcité et des libertés. Il est considéré comme le premier auteur dramatique azerbaïdjanais avec ses six comédies écrites dans les années 1850 et qui lui ont valu sa réputation de « Molière oriental ». Ces comédies de mœurs ont par ailleurs connu un immense succès auprès des orientalistes en Europe.

Mirza Fath-Ali Akhoundov est né dans la ville azerbaïdjanaise de Noukha (l’actuel Shéki) en 1812. A la suite de la séparation de ses parents, son éducation est confiée à l’oncle de sa mère Hadji Alesker qui est akhound – l’équivalent de l’imam dans la tradition chiite – dans l’espoir de le voir embrasser une carrière religieuse. Auprès de lui, il apprend l’arabe et le persan. En 1832, son oncle l’envoie à Gandja pour qu’il s’y initie à la théologie et à la logique. C’est lors de ce séjour à Gandja qu’il fait la connaissance du poète Mirza Chafi Vazeh, auprès de qui il prend des cours de calligraphie. C’est une rencontre déterminante qui changera le cours de sa vie – sous l’influence de celui-ci il renoncera définitivement à la religion.

Il s’initiera au russe via lequel se familiarisera avec les auteurs russes et européens – Griboyedov, Pouchkine, Gogol, Shakespeare, Molière, Voltaire, Montesquieu.

En 1834 il s’installe à Tiflis (l’actuel Tbilissi, capitale de la Géorgie), la ville dans laquelle il vivra jusqu’à la fin de sa vie. Il y travaille comme traducteur de langues orientales auprès des autorités impériales russes. Cette ville cosmopolite qui était alors la capitale culturelle et administrative de la Vice-Royauté du Caucase jouera un rôle déterminant dans le développement intellectuel ultérieur de l’écrivain. Il y fréquente les écrivains géorgiens comme Alexandre Chavchavadze, Grigori Orbeliani ou encore Giorgi Tsereteli, les écrivains et poètes russes Yakov Polonsky, Alexander Bestuzhev (Marlinsky), les orientalistes Nikoläi Khanykov et Adolphe Bergé.

Il assiste à Tiflis aux représentations théâtrales d’auteurs occidentaux et russes. En s’appropriant les codes du théâtre auquel il prend goût, il écrira en 1850 et 1855 six comédies – L’Alchimiste (« Hekayəti Molla İbrahim-Xəlil Kimyagər»), Histoire de Monsieur Jordan, botaniste, et du derviche Mestèli Chah, célèbre magicien (« Hekayəti Müsyö Jordan HəkimiNəbatat və Dərviş Məstəli Şah Cadükuni Məşhur »), Le Vizir du Khân de Lenkeran (« Sərgüzəşti-vəziri-xani- Lənkəran »), L’Ours gendarme ou L’Ours et le voleur (« Hekayəti Xırs-Quldurbasan »), L’Avare (« Sərgüzəşti Mərdi-Xəsis ») et Les Procureurs ou Les Avocats (« Mürafiə vəkillərinin hekayəti ») devenant le fondateur du théâtre national azerbaidjanais. Elles ont été d’abord publiées en russe, traduites par l’auteur lui-même, dans la revue « Kavkaz ».

Dans ses comédies de mœurs, écrites dans un langage simple et plein de vie – dans la « langue du peuple » – Akhoundov dénonce, en effet, le fanatisme religieux, le despotisme féodal, la condition paysanne, l’injustice des tribunaux. Il déclare la guerre aux sorciers et aux charlatans. Il développe davantage ces idées dans son traité philosophique Kamāl-al- dawle Maktublaṛı, connu aussi son le nom de Maktoubat, (1865) qui s’inspire librement des Lettres persanes de Montesquieu.

Dès la fin du XIXe siècle, les œuvres d’Akhoundov attirent l’attention des orientalistes européens, aux rangs desquels les britanniques W.H.D. Haggard et Guy Le Strange, l’allemand Adolf Wahrmund, et plus particulièrement les orientalistes et turcologues français. Les raisons en sont multiples. Si au départ, c’est pour des raisons purement linguistiques et pédagogiques, pour l’enseignement du persan dans un premier temps et de l’azerbaïdjanais par la suite, comme nous allons le voir, mais aussipourl’étudedesmœursetdelasociétéde l’époque. Les qualités littéraires et artistiques des comédies d’Akhoundov sont également saluées.

Mirza Fatali Akhundov

La toute première traduction d’une œuvre d’Akhoundov aurait été réalisée par Karl Bergé, le frère de l’orientaliste russe Adolphe Bergé (1828-1886). Ce dernier, installé à Tiflis après ses études de littérature orientale à l’Université de Saint-Petersbourg, était entré au service du Vice-Roi du Caucase comme fonctionnaire. Il s’y était lié d’amitié avec Akhoundov avec qui il a collaboré sur recueil « Poésies des bardes de la région transcaucasique des XVIIIe et XIXe siècles dans le dialecte de l’Azerbaïdjan, recueillies par Adolphe Bergé » (Ditchtungen Transkaukasischer Sänger des XVIII und XIXe Jahrunderts in Adserbeidshanischer Mundart, gesammelt von Adolf Bergé.) publié en 1868 à Leipzig. Dans son introduction, Adolphe Bergé explique : « La meilleure de ces comédies est Monsieur Jourdain le botaniste et Mostali Shah, le célèbre magicien. Elle a été traduite en français par mon frère, Karl Bergé et remise à feu le directeur de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg, Monsieur Gilles ». Cependant cette traduction n’a jamais été publiée et le manuscrit a été perdu .

Le premier contact des orientalistes occidentaux avec les œuvres d’Akhoundov se fait grâce à la traduction persane publiée au début des années 1870 à Téhéran. Mirza Dja’far Karadjadaghi, secrétaire du prince Jalal-Al-Din Mirza les traduit et publie entre de 1871/ 1872 et 1874. En 1874, ces différentes publications sont réunies dans un seul ouvrage publié en 1874, connue sous le nom de l’édition de Téhéran. Ce sont d’abord les orientalistes britanniques qui s’intéressent aux comédies d’Akhoudnov. MM. Haggard et G. Le Strange publient à Londres le Vizir du Khân de Lenkeran en 1882. Dans un article publié en 1883 dans la Revue critique, l’orientaliste Charles Barbier de Meynard (1826-1908), président de la célèbre Société asiatique à partir 1892 et connu pour la première traduction en langue européenne de Shâh Nâmeh de Ferdowsi, signale la publication du Vizir du Khân de Lenkeran dans la traduction de MM. Haggard et G. Le Strange à Londres. La même année, le célèbre orientaliste et écrivain polonais naturalisé français Alexandre Chodzko (1804-1891), publie dans le Bulletin de l’Athénée Oriental une étude sur Le Vizir du Khân de Lenkeran.

En 1886, Barbier de Meynard publie  »Trois comédies, traduites du dialecte turc azéri en persan par Mirza Dja’far, et publiées d’après l’édition de Téhéran avec un glossaire et des notes”. Les trois comédies en question sont L’Alchimiste, L’Ours gendarme et Les Procureurs. Comme son titre l’indique, il s’agit de la reprise des traductions persanes réalisées Mirza Dja’far. Dans sa préface, il explique les raisons de cette publication en France « Les trois comédies que nous publions ici ne sont comme le sait déjà par la préface du Vezir of Lankaran que la traduction persane d’un recueil rédigé

traduction persane d’un recueil rédigé en dialecte turc de l’Azerbaïdjan et publié à Tiflis en 1861. […] nous voulons fournir à l’étude de la langue moderne de la Perse un texte correct, où les particularités de l’idiome vulgaire se rencontrent dans une série de scènes amusantes, d’un ton familier sans être grossier et d’un comique de bon aloi. »

La même année, il traduit L’Alchimiste de l’azerbaïdjanais vers le français et le publie dans le Journal Asiatique, la revue de la Société asiatique. Comme pour la précédente publication, il explique que c’est l’intérêt de la langue – cette fois-ci de la langue azérie qui le pousse à cette entreprise : « Le dialecte azéri, ainsi nommé de l’Azerbaïdjan où il s’est formé, a une véritable importance géographique et politique. De Tébriz à Tiflis et depuis les frontières de l’Arménie jusqu’au littoral de la Caspienne, c’est la langue usuelle, une sorte de langue franque […]. »

En 1889, il traduit et publie L’Ours et le voleur (le titre complet : L’ours et le voleur, comédie en dialecte turc azéri publiée sur le texte original et accompagnée d’une traduction).

En 1888, le diplomate français Alphonse Cillière3 (1861-1946), traduit et publie deux comédies d’Akhoundov : Le Vizir du Khân de Lenkeran et Les Procureurs. Diplômé de 3 l’École des Langues Orientales (aujourd’hui l’INALCO) où il apprend le turc, l’arabe et le persan, Alphonse Cillière a exercé des fonctions diplomatiques dans l’Empire ottoman, à partir de 1887. Ses connaissances linguistiques, assortis de ses connaissances “terrain” lui permettent de proposer une traduction fine et basée certes sur la traduction persane (de Mirza Dja’far) mais tout en le comparant à l’édition originale “turque” de Tiflis, comme il l’explique dans son introduction.

Au début des années 1900, l’orientaliste Lucien Bouvat (1872-1942) s’intéresse à son tour aux œuvres d’Akhoundov. Diplômé de l’EcoledesLanguesOrientales,traducteur du persan et des langues turques, il est bibliothécaire de la Société asiatique. Dans l’ordre chronologique, il traduit et publie respectivement la nouvelle historique Histoire de Yousouf Chah (1903) et L’Avare (1904) dans le Journal Asiatique, et Monsieur Jourdain, le botaniste parisien dans le Karabagh et le derviche Mest Ali Chah (1906) aux éditions Ernest Leroux à Paris. Histoire de Yousouf Chah et L’Avare sont des éditions bilingues, en français et en azerbaïdjanais, assorties d’un glossaire. Bouvat dit toutefois avoir eu recours à la version persane de Mirza Dja’far pour ses traductions.

Bouvat est un personnage singulier dont les liens avec la culture azerbaïdjanaise ne se limitent pas aux traductions des oeuvres d’Akhoundov.En1899,ilfaitlaconnaissance de Mohammed Aga Chahtakhtinsky (1846- 1931), orientaliste, linguiste et homme politique azerbaïdjanais. Il a étudié à Paris à l’Ecole des Langues Orientales en 1873- 1875. C’est en 1899, lors du second séjour de Chahtakhtinsky à Paris (1899-1902), que les deux hommes se rencontrent. Bouvat collabore avec la revue Chark-i rous (« Orient russe »), fondée à Tiflis par Chahtakhtinsky.

Bouvat était aussi le Secrétaire général de la Revue du Monde Musulman dans laquelle il a traduit et publié une étude intitulée Un coup d’œil sur la littérature azerbaïdjanaise de l’écrivain et homme politique azerbaïdjanais Yousouf Bek Véziroff (Yusif Vazir Chamanzaminli, 1887- 1943), en 1922. Il semble être proche des membres de la Délégation de la République Démocratique de l’Azerbaïdjan à la Conférence de Paix de Paris, parmi lesquels Djeyhoun bey Hadjibeyli (1891-1962), dont il

a aidé à publier les articles et études dans la Revue du Monde Musulman. Il a également été le vice-président de l’« Association Azerbaïdjanienne (azerbaïdjanaise) en France » fondée à Paris en 1925. Enfin, l’éminent turcologue, Louis Bazin (1920-2011), s’est lancé dans les années 1960, dans une nouvelle traduction et édition des comédies d’Akhoundov, en se basant uniquement sur les textes originaux. Il considérait, en effet que les traductions françaises des comédies d’Akhoundov restaient très dépendantes de l’édition de Téhéran. Les Comédies ont ainsi été publiées en 1967 aux éditions Gallimard, en collaboration avec l’Unesco. En 2008, la maison d’édition L’Espace d’un instant, a publié dans un ouvrage à part, Histoire de Monsieur Jordan.

Plus de 150 ans après leurs publications, les œuvres d’Akhoundov frappent par leur modernité et (malheureusement) par leur actualité alors que le fanatisme et obscurantisme religieux secouent la planète. Si à l’exception de quelques voyages ponctuels en Iran et en Turquie, Akhoundov n’a jamais quitté le Caucase, son héritage et son œuvre au message universel dépassent les frontières de son pays, l’Azerbaïdjan.

Akhoundov a créé aussi des passerelles littéraires et culturelles entre l’Europe et le Caucase. Il n’aurait certainement jamais songé qu’en moins de dix ans après sa mort, ses œuvres fassent l’objet d’études et de publicationsenOccidentqu’iladmiraittant. Les diverses publications des orientalistes, que nous venons de voir, constituent un excellent corpus et une source précieuse d’informations pour les littéraires, les traductologues, et toutes personnes s’intéressant aux échanges culturels franco-caucasiens.

La maison de Akhoundov à Tbilisi.

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