Point de vue d’un Académicien au sujet de l’« Anthologie de la littérature azerbaïdjanaise » mai 8, 2019 – Publié dans Littérosa

Bien que la pensée littéraire et la culture de la création littéraire azerbaïdjanaises puisent leurs sources dans les traditions anciennes d’épopées turco-azerbaïdjanaises, elles ont été beaucoup enrichies au Moyen Âge par des techniques de narration orientale et musulmane avant de se former sous une grande influence de la prose occidentale de l’époque moderne. Les sources suivantes définissent en général l’histoire de formation de la prose azerbaïdjanaise: les épopées mises par écrit (« Le Livre de Dede Korkut », « Achik Garib », « Koroghlou », « Chahriyar »…), des traductions libres (« Chuhadnamé » de Nichati, « Hakikatüs-süada » de Fizouli, « Kalila et Dimna »…), les premières expériences de prose (« Chikayatnamé » de Fizouli, « Düzdü gazi »…), les livres d’histoire (par exemple, les « Karabakhnamé ») etc,. Si nous considérons tout cela comme des produits « préhistoriques », l’histoire de la prose professionnelle azerbaïdjanaise débute à partir du XIXe siècle. Ses premiers exemples ont un caractère expérimental. Les nouvelles « Rachid bey et Séadat khanim » d’Ismayil bey Goutgachinli, écrite en français mais ayant un sujet complètement traditionnel et « Histoire de Yousouf Chah » de Mirza Fatali Akhoundov » en sont des exemples. Certains qualifient ces œuvres non pas de nouvelles mais de grandes nouvelles ou des romans. C’est bien le résultat de l’expérimentation en question. Il est un fait indiscutable que les premiers fondateurs de la prose du nouveau type aient brillamment réussi à représenter la pensée de la prose orientale à travers les normes occidentales. La fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle peuvent être considérés comme la période du premier grand progrès dans l’histoire de la prose azerbaïdjanaise. Bien que de nombreuses œuvres en prose (et dans différents gendres) aient été crées avec un grand professionnalisme c’est la nouvelle qui était la forme la plus populaire de l’époque. Aussi bien l’affirmation de la nouvelle comme un genre dans la création nationale que l’apparition de la diversité des genres ont été un grand succès pour la prose azerbaïdjanaise. En plus d’avoir jeté les bases solides de la prose azerbaïdjanaise, les nouvelles de Djalil Mammadgoulouzadé, d’Abdürrahim bey Hagverdiyev, de Süleyman Sani Akhoundov, de Youssif Vazir Tchamanzamanli, de Djafar Djabbarli ont également défini ses perspectives. L’éducation morale de la société, l’appel aux activités d’enseignement, de politique et à la nouveauté, les sujets tels que les critiques de l’obscurantisme ainsi que les compositions succinctes et un langage imagé en faisaient partie. Ce n’est pas le fruit du hasard que le grand nouvelliste Mir Djalal avait avoué l’influence décisive de l’expérience de prose obtenue au début du XXe siècle sur le processus de prose de l’époque suivante en disant: « Nous sommes tous sortis de la nouvelle « La boîte postale » de Mirza Djalil.

Anthologie de la littérature azerbaïdjanaise

Les observations montrent que malgré sa formation récente, la prose avait au début du XXe siècle une influence sociale aussi grande que celle de la poésie. C’est parce qu’au lieu d’utiliser le genre romantique et imagé de la poésie, la jeune prose présentait son style réaliste et compréhensible de tous. Dans les années 1920 et 1930, le genre de nouvelle continue à être populaire. Cependant le pouvoir de l’écrivain est mesuré par des romans qui donnent une représentation à grande échelle et multi-panoramique de la vie publique et qui apportent un caractère fondamental à la littérature. Süleyman Rahimov, Ali Valiyev, Mir Djalal, Mehdi Hüseyn, Mirza Ibrahimov, Anvar Mammedkhanli, Ilyas Afandiyev et les autres essaient de relever ce défi de leur époque. Presque tous les écrivains dont le style s’est formé au début du XXe siècle ont produits des œuvres dans les années 1920 et 1930.Leur présence assurait d’un côté la vitalité des rapports de « prédécesseur-successeur » et de l’autre invitait à de nouvelles recherches en créant une certaine compétition entre l’ « ancienne génération » et la « nouvelle génération ».

L’idée principale ou le symbole esthétique qui caractérisait la prose azerbaïdjanaise pendant la période entre 1920-1950 était le respect des principes du réalisme social et la représentation du « bonheur social » que la révolution socialiste avait apporté au peuple azerbaïdjanais. Cependant, certains écrivains de talent avaient franchi les limites de ces principes aussi bien en créant des personnages intéressant qui représentaient de manière objective les réalités nationales et qu’en apportant à la littérature des épisodes inoubliables (qui réveillaient la conscience et les sentiments nationaux) du passé lointain et proche du peuple. Plus particulièrement les romans historiques de M.S. Ordoubadi, les personnages simples de S. Rahimov et d’A. Valiyev, la narration satyrique concise de M. Djalal, l’intelligence nationale de M. Ibrahimov et de M. Hüseyn, le lyrisme triste d’A. Mammedkhanli et d’I. Afandiyev étaient les indicateurs importants de la création littéraire de l’époque. Mais il existait également une grande tendance antilittéraire qui incitait à écrire des romans juste pour écrire quelque chose. Et avec l’intention (en réalité, il s’agissait de la conjoncture) de décrire la « marche victorieuse » de la révolution socialiste, ont été créés des œuvres n’ayant aucune valeur littéraire non seulement par des écrivains dénués de talent mais également par des écrivains de talent possédant une grande culture générale.

Ce n’était que la conséquence malheureuse de l’imposition des principes du réalisme social dans les arts. La pression idéologique était telle que l’écrivain était obligé de produire non pas ce qu’il pensait mais ce que le régime souhaitait voir. Un des « généraux » de la littérature soviétique avait décrit cette situation à sa manière (en réalité, à la manière de l’époque) : « A l’étranger, on nous critique en disant que nous écrivons sous le diktat du parti… Mais ce n’est pas le cas. Nous produisons sous le diktat de notre cœur. Et notre cœur appartient au parti. »

A partir du milieu du XXe siècle, la prose azerbaïdjanaise voit arriver une nouvelle génération créative. Ismayıl Chikhli, Aziza Djafarzadé, Hüseyn Abbaszadé, Issa Hüseynov, Sabir Ahmadli, Issi Malikzadé, Youssif Samadoghlou, Anar, Eltchin, Mövloud Süleymanli, Seyran Sakhavat, Mammad Oroudj… Et cette génération lutte contre la vieille génération de manière ouverte ou secrète jusqu’aux années 1980. Ainsi, cette lutte montre clairement la différence dans la compatibilité idéologique et esthétique entre l’ « ancienne prose » et la « nouvelle prose ». Les succès de la nouvelle génération appelée « les 60s » (et de la culture de création littéraire qu’ils présentent) apparaît dans les années 1970. Les nouveaux écrivains des années 1970 et 1980 (Afag Massoud, Saday Boudagli, Yachar, Rafig Taghi, etc.) ont renforcé la position de cette nouvelle génération. Ainsi à partir des années 1980, les 60s (les 70s et les 80s également) ont défini le visage de la prose azerbaïdjanaise et ont pu dicter sa typologie poétique et ses sujets. La littérature a connu l’apparition d’un personnage simple qui était connu pour son monde intérieur et intime ainsi que pour ses habitudes familiales. Sa nature éloignée de tout type de fondamentalisme et de décors a suscité, surtout à la fin des années 1970 et au début des années 1980, la question suivante chez les représentants de l’ « ancienne génération » lors des débats littéraires officiels et officieux: « Est-ce la littérature ? » Youssif Samadoghlou, un des fondateurs de la « nouvelle prose » a répondu sans aucune hésitation à cette question naturelle : « C’est la vraie littérature ! »

Une des caractéristiques qui distinguaient les meilleurs représentants de la « vraie littérature » (Anar, Eltchin, Y. Samadoghlou, A. Massoud, etc) était leur grand intellect et leurs connaissances profondes de la littérature mondiale moderne ainsi que les processus socio-esthétiques. C’est pour cette raison que le but de cette « nouvelle génération » n’était pas de décrire la vie telle qu’elle était mais de créer des situations de bonheur en donnant une analyse socio-psychologique parfaite (et riche) de cette vie et de comprendre les réactions de la subconscience de l’être humain.

Il faut préciser qu’il existe entre les 20s, les 30s et les 60s une génération de 40s et 50s (I. Chikhli, A. Djafarzadé, H. Abbaszadé, I. Hüseynov, etc) qui constitue la transition du point de vue de la narration, de sujet et d’idée. Ils avaient le caractère intellectuel de la génération précédente, le type de narration de large panorama, l’envie de se mettre d’accord à un certain degré avec le réalisme social au pouvoir ainsi que l’amour de décrire (et de représenter) la lutte nationale de la génération suivante, l’être humain et la vie telles qu’ils étaient. Ce n’est pas par hasard que quand les 60s ont fait part de leur intention aussi bien dans l’expérience littéraire que dans les débats théoriques, les 40s et les 50s les ont soutenu dans leur position. Il est vrai que la fin du XXe siècle et le début du XXIe siècle doivent représenter la pensée littéraire (et la technologie) de leur époque aussi bien du point de vue des principes de chronologie que d’idées et de méthodologie. Ce processus a déjà commencé et le temps nous dira dans quelle direction iront les successeurs de la dernière génération concernant leurs principes littéraire et esthétiques.

Nous espérons que la présente anthologie décrira les caractéristiques du développement de la prose azerbaïdjanaise mentionnées ci-dessus et donnera l’occasion aux lecteurs francophones de connaître la culture et le monde intérieur de l’Azerbaïdjan.

Prof. Nizami Djafarov

Le livre « Anthologie de la littérature azerbaïdjanaise » est disponible sur le site:

« Le courrier de M. Horst Godicke à M. Ramiz Aboutalibov : » Quel destin extraordinaire de ce grand homme… » – La vie d’émigrés
Le drogmanat dans l’Empire ottoman »