Ahmed Bey Agayev : une lumière à la croisée de deux mondes mai 9, 2019 – Publié dans Littérosa

A partir de la moitié du XIXe siècle, le monde occidental connaît son apogée après s’être plus fortement développé que le reste du monde avec la Renaissance du XVIe siècle qui a vu l’éclosion de la critique dans la pensée scientifique et religieuse puis la diffusion de la pensée des Lumières entre les XVIIIe et XIXe siècles. La situation triomphante de l’Occident dont le point paroxystique est la constitution des empires coloniaux en Afrique, en Asie et en Orient, questionne les intellectuels des peuples sous domination, sur la place qu’occupe leurs civilisations respectives sur l’échelle du progrès. Il est vrai que durant cette période, le monde occidental a pris la tête d’une évolution irrésistible à laquelle est associée l’humanité depuis son commencement.

Sur les fonts baptismaux d’un héritage continental et méditerranéen foisonnant, divers et protéiforme, l’Occident est né puis s’est développé sous l’influence de la pensée orientale et à enfanté une vision du monde qui participe d’une universalité à laquelle s’agrègent, à des degrés divers, les autres civilisations. Les intellectuels, occidentaux ou orientaux notamment, les premiers pour légitimer et glorifier le « génie européen », les seconds pour analyser et transposer cette réussite au monde auquel ils appartenaient, se sont interrogés sur les raisons qui placent, durant cette période, l’Occident à la tête du cortège civilisationnel.

– Les principes qui sous-tendent ce développement sont-ils universels ? Sont-ils transposables notamment au monde musulman ?

La réforme du monde musulman

Ces questions n’ont eu de cesse d’alimenter la réflexion d’Ahmet Ağaoğlu ou Ahmed Bey Agayev (1869-1939). Philosophe, homme politique, journaliste, écrivain et professeur d’université, Ahmed Bey est considéré comme l’un des intellectuels azerbaïdjanais le plus prolifique de sa génération, s’intéressant à d’innombrables questions comme notamment, la réforme éducationnelle, la femme dans la société islamique, le rôle du clergé et des leaders religieux dans la société, le constitutionnalisme dans le monde musulman et les conflits relationnels sunnites-chiites ou arméno-turcs.

Plus largement, Ahmed Bey s’inscrit dans la droite ligne d’intellectuels réformistes azerbaïdjanais comme Mirza Fatali Akhundov (1812-1878), Mirza Alakbar Sabir (1862-1911), Jalil Mammadguluzadah (1866-1931), Jafar Jabbarli (1899-1934), Firidun Bey Kocharli (1863-1920), ou encore, Ahmad Javad (1892-1937). Au milieu du XIXe siècle, un renouveau culturel, incarné par toutes ces figures de proue, bouleverse la société azerbaïdjanaise dans toutes les sphères intellectuelles, façonnant en profondeur un creuset idéologique propice à une transformation fondamentale de la société. Cette époque voit aussi poindre, partout en Orient, le réveil arabo-musulman après plusieurs siècles de repli. La « nahda »1 ou la « renaissance arabe » voit la reconfiguration de la pensée arabe sur des sujets qui touchent autant à la religion qu’à la politique et aux questions socio-économiques.

Au contact du monde occidental triomphant, le monde oriental produit une pensée critique et réformatrice dont les effets vont durablement influencer et bouleverser les schémas traditionnels jusqu’alors dominants. Ahmed Bey participe de ce réveil idéologique en développant une pensée qui oscille entre la mise en perspective des évolutions nécessaires pour la résurrection du monde oriental et son adhésion à des œuvres politiques plus concrètes liées à sa double identité caucasienne et turque. Le maître azerbaïdjanais puise dans son éducation traditionnelle arabo-persane et moderne russo-européenne sa démarche progressiste, ancrée dans les valeurs traditionnelles et ouvertes inexorablement sur la modernité et l’universel. Ainsi, selon lui, le monde oriental – associé aujourd’hui pour plus de simplicité et d’intelligibilité, au monde musulman – doit nécessairement opérer une mutation et se renouveler pour en finir avec le despotisme qui le caractérise dans sa forme traditionnelle.

De par son parcours et ses engagements en faveur d’un renouveau libéral en Orient, Ahmed Bey apparaît comme une « lumière orientale » à l’origine d’une œuvre critique et réformatrice (I) forgée sur une approche progressiste au carrefour de deux mondes. Sur bien des aspects, son œuvre crée un espace de pensée propice à la constitution de ponts entre le monde occidental et le monde oriental, tous deux composés d’individus mus par des aspirations communes (II).

I. Un philosophe des « Lumières orientales » : pour la réforme et la modernité.

C’est à Paris qu’Ahmed Bey commence à écrire ses premiers textes dans lesquels il analyse et critique en profondeur la société orientale qu’il considère en retard. En étudiant le droit et les langues à la Sorbonne entre 1888 et 1894, Ahmed Bey se familiarise avec la pensée philosophique française et se convainc que la marche vers la modernité en Orient passe, comme en Occident, par l’affirmation de l’individu comme composante première de la société.

L’étude de deux époques et de deux dynamiques, orientale et occidentale, met en lumière la solution pour redonner au monde oriental une perspective plus grande. Pour Ahmed Bey, l’affirmation de l’individu face à la communauté est le vecteur principal permettant de rattraper le retard accumulé en Orient. Il constate précisément que les sociétés médiévales fondées sur les communautés autocentrées sont moins développées que les sociétés modernes où les communautés ont laissé la place à l’individu dans l’affirmation de sa position. Sa sociologie du monde médiéval lui donne la conviction que la réussite du groupe passe par la réussite individuelle. Selon lui, la modernité est consubstantielle à l’apparition en politique du concept d’individu considéré comme un sujet de droit et soumis à des devoirs. Ahmed Bey souhaite que le monde oriental déverrouille les communautés pour laisser l’individu, devenu citoyen, agir librement dans le respect de ses droits et de ses devoirs.

Toutefois, cette démarche ne pourrait avoir de perspective si la femme n’était pas incluse dans ce schéma évolutif. En effet, même si le rôle des femmes dans la société occidentale du XIXe et du début du XXe siècle reste mineur selon son constat, son influence ne cesse de grandir dans des domaines tels que les arts, l’économie ou la politique. Ahmed Bey voit dans cette émancipation naissante et surtout dans l’éducation dont la femme a accès, même de façon réduite, l’une des explications de la réussite de l’Occident. Il en est tellement convaincu qu’il va longuement analyser ce phénomène pour en saisir tous les ressorts. Il commence par s’intéresser au sort de la femme persane du XIXe siècle pour comprendre la déliquescence de la société et en tirer les enseignements. Il écrit à propos de la femme persane : « (…) La femme n’est donc annihilée et dégradée que dans la noblesse et la haute bourgeoisie. Mais c’est de là que le gouvernement tire ordinairement ses dignitaires, ses fonctionnaires, ses administrateurs ; aussi cette dégradation rejaillit-elle sur la nation entière et la présente sous une couleur qu’elle n’a pas en réalité ». Fort de nombreuses analyses cumulées en Perse, ou dans l’empire ottoman, il est l’auteur, en 1901, d’un essai sur la condition de la femme au sein de la société islamique. Dans cet ouvrage, il associe l’émancipation de la femme musulmane aux progrès que le monde musulman est en mesure de réaliser. L’éducation de la femme musulmane doit relever le monde musulman car la femme est la pierre angulaire de l’éducation des enfants qui deviendront à l’âge adulte, les éléments dont la société a besoin pour marcher vers la réussite et le progrès. Parlant de la Turquie, il écrit en 1891 « (…) Ce malheureux pays se débat depuis cinquante ans ; il fait des efforts extraordinaires pour se régénérer, il ne réussit pas et ne réussira pas : c’est parce que l’individu y est mort. Pour sa résurrection, il faut la famille, laquelle n’est jamais complète tant que la femme n’y est pas l’élément prépondérant. ».

Si en France, Ahmed Bey se familiarise avec la culture des Lumières encore vigoureuse dans la pensée intellectuelle universitaire, c’est en Russie qu’il va mettre en perspectives ses convictions philosophiques et politiques pour l’émancipation de l’individu. La période libertaire instaurée par Nicolas II (1868-1918) à partir de 1905 est l’occasion pour Ahmed Bey de revendiquer pour les citoyens russes musulmans, leur droit et de s’affirmer en tant qu’individus émancipés et responsables individuellement. En aucun cas, les revendications des russes turcophones musulmans ont pour vocation de faire naître chez ces citoyens, en mal de considération, l’idée de constituer une communauté séparée et opposée à la tradition par des intérêts nouveaux et divergents. Au contraire, il participe de leur prise de conscience individuelle avec une méthodologie occidentale dont les idéaux sont directement issus de la Révolution française de 1789 laquelle doit être un modèle pour les révolutions à venir en Orient. Plus tard, quand il publie en 1927, Les trois civilisations2, il développe davantage ses idées relatives au déclin de la société orientale et la nécessité d’occidentalisation radicale. Trois ans plus tard, il publie Au pays des hommes libres, roman dans lequel il raconte l’histoire d’un turc découvrant le pays des hommes libres. Il montre que les valeurs qui caractérisent alors ce pays imaginaire, à savoir l’émancipation et la liberté, sont aussi celles auxquels aspirent tous les autres êtres humains.

Sans le dire explicitement, on retrouve en creux dans l’œuvre d’Ahmed Bey, l’idée qu’au travers des aspirations communes des individus pour le libéralisme dans toutes ses expressions et quelles que soient leurs cultures, leurs religions ou leurs traditions historiques, il existe un mouvement qui pousse plus largement les aires civilisationnelles vers une forme de convergence.

II. Un philosophe à la croisée de deux mondes : Orient et Occident, quelle convergence ?

Ahmed Bey, se forge une vision de l’Occident à partir de laquelle, il imagine les réformes nécessaires au monde oriental. En étant partisan de l’occidentalisation globale par la généralisation du libéralisme, il rend possible une réflexion plus large sur les relations entre les deux mondes dont il confronte le fonctionnement. Certes, Ahmed Bey ne poussera jamais sa réflexion jusqu’à ce niveau d’analyse, mais il pose les germes philosophiques nécessaires à ce questionnement. Après tout, si les hommes convergent vers les mêmes objectifs dans leurs aspirations individuelles, les civilisations qu’ils composent ne peuvent pas être indifférentes à ce mouvement.

L’admiration que porte Ahmed Bey pour l’Occident place l’intellectuel dans un schéma contemplatif. Ses voyages en France (entre 1888 et 1894) et en Russie (entre 1887 et 1888 puis entre 1905 et 1909) vont considérablement façonner sa vision des ensembles civilisationnels qu’il compare au travers de ses dirigeants et de leurs attitudes respectives. Sa présence à l’Exposition Universelle de Paris en 1889, l’impressionne et le convainc que l’Occident libéral est un modèle à prendre en exemple. Il est précisément témoin de l’arrivée de Nasseredin Chah (1831-1896) reçu par le Président Sadi Carnot (1837-1894) à l’Exposition Universelle. Il ne peut s’empêcher alors de mettre en exergue le style des deux gouvernants et de voir dans la personne du Chah, toute l’arrogance et la suffisance que symbolise à ses yeux l’Orient despotique. Il écrit, alors que les deux gouvernants sont assis côte-à-côte dans une voiture : « Le Chah portait une couronne de diamants qui scintillaient. Sa poitrine était couverte de décorations. Ses yeux immenses, ses épais sourcils froncés, la raideur de son maintien exprimaient un orgueil et une suffisance impossibles à décrire. A côté de lui, le président Carnot, vêtu d’une simple redingote noire, avec un faux-col empesé et son maintien modeste, offrait un contraste total. C’était la première fois que je voyais ainsi côte-à-côte un président représentant une nation libre et un despote symbolisant l’arrogance et le pouvoir absolu »3.

En France, ses échanges avec Ernest Renan (1823-1892), Hippolyte Taine (1828-1893) et James Darmestet (1849-1894) lui donnent la certitude que les valeurs de l’Occident aussi perfectibles soient-elles, doivent être transposées au monde oriental afin que ce dernier évolue vers sa supériorité. Après avoir longuement mûri ses recherches, il écrit à ce propos : « Si l’Occident est matériellement supérieur, c’est dû à sa nature globale : à ses vertus comme à ses vices. Le système oriental est imbibé de religion à tous les niveaux et c’est cela qui l’encline au déclin, tandis que la sécularisation de l’Occident est ce qui lui a permis d’accéder à sa supériorité. Si nous voulons survivre, nous devons laïciser note conception de la religion, de la morale, des rapports sociaux et du droit. Cela ne sera possible qu’à condition que l’on accepte ouvertement et inconditionnellement l’esprit et l’attitude de la civilisation occidentale que nous devons nécessairement prendre comme modèle »4.

De façon récurrente, l’Iran sert de modèle critique, de paradigme au despotisme que l’on rencontre en Orient. Dans Les trois civilisations, publié en 1927, la société orientale est étudiée dans ses ressorts profonds. Il théorise de manière assez complète les causes du déclin de la société orientale n’hésitant pas à fustiger les régimes politiques en place. Cette analyse tient plus à la situation induite par Nasseredin Chah en Iran qu’au dirigeant ottoman en exercice Abdülhamid II (1842-1918). Tous les thèmes sont traités et décortiqués, la religion, la morale, l’individu, la famille, la société, le gouvernement et l’État. Il dénonce l’arbitraire oriental et va jusqu’à préférer les autocrates comme Louis XIV ou Nicolas 1er par rapport à ses contemporains ottomans ou persans, en ce que les premiers, même en situation triomphante, se conformaient à certaines règles et principes fondamentaux.

Ahmed Bey préconise que le monde occidental soit copié en tous points par le monde oriental et que, de façon complète, dans l’esprit et l’attitude, le second s’inspire du premier. En d’autres termes, le maître azerbaïdjanais, défend l’adoption complète des standards occidentaux partout où le bénéfice permettra à l’Orient de retrouver sa grandeur passée. Dans Au pays des hommes libres, publié en 1930, Ahmed Bey raconte comment un homme turc, habitué à un monde où il n’a connu que l’esclavage, devient citoyen d’un nouveau monde en prêtant serment d’observer ses lois et de rester fidèle à la liberté alors considérée comme l’unique rempart face aux contraintes politiques, religieuses, sociales et culturelles.

Le roman est une utopie libérale qui s’inspire largement de la Révolution française de 1789, tout en faisant quelques références au libéralisme anglais. Dans le monde qu’il décrit, les institutions doivent promouvoir la liberté de tous, et l’individu, éduqué comme citoyen, devient la pierre angulaire de cette réussite. Le « pays des hommes libres » ressemble, sur beaucoup de points, aux démocraties européennes d’alors, caractérisées par le respect de l’état de droit. En Orient, l’individu ne s’est toujours pas libéré des carcans traditionnels lesquels aboutissent à faire de la société une somme d’individus séparés les uns des autres alors qu’en Occident, la liberté gagnée par l’individu a favorisé le développement d’un vaste réseau de solidarité au travers d’une vie associative particulièrement riche.

Pour Ahmed Bey, l’Occident a révélé, avec la Révolution française notamment, un paradigme qu’il sait pleinement transposable au monde oriental. Pour lui, il existe une aspiration commune des individus à rechercher inéluctablement la liberté sous. Autrement dit, le libéralisme à l’occidental, d’inspiration française, est parfaitement transposable aux sociétés orientales car pris dans leurs souhaits les plus profonds, les individus en Orient recherchent comme en Occident à s’émanciper des pouvoirs qui limitent les libertés individuelles.

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De son vivant, Ahmed Bey n’a jamais précisément parlé des relations entre les civilisations. Pourtant, par sa connaissance, son admiration de l’Occident et sa volonté de changer l’Orient en promouvant la liberté de l’individu, il a rendu possible la constitution de ponts entre les mondes ou, à tout le moins, d’une prise de conscience que les aspirations des hommes sont communes et universelles. Les individus d’Occident et ceux d’Orient aspirent et convergent vers les mêmes buts et c’est en cela que tous participent à des degrés divers au processus de sédimentation civilisationnelle. Les principes issus du libéralisme ne sont ni des principes proprement occidentaux ni même diamétralement opposés aux aspirations de l’homme oriental lequel par essence aspire, tout comme l’homme occidental, à l’indépendance et à la liberté.

Ahmed Bey a effleuré l’idée, sans jamais la théoriser, qu’il existe un processus général de civilisation dans l’histoire humaine, poussant les individus vers leur émancipation et la création de modèles socio-politiques libéraux. Si ce processus universel a pris plusieurs millénaires, il s’est poursuivi au XIXe et au XXe siècle avec une formidable accélération. Désormais, les technologies de l’information étendent plus que jamais le phénomène auquel l’individu, la famille, le groupe, la nation et plus largement le bloc civilisationnel participent de concert à des degrés divers. L’humanité se dirige vers un monde que l’on peut définir de « pan-anthropique »5, c’est-à-dire où l’homme conscient du caractère tout à la fois précaire et extraordinaire de son existence, de ses potentialités comme de ses faiblesses forme une civilisation globale caractérisée par une diversité foisonnante et auto-créatrice.

Jean-Emmanuel MEDINA

1 Le mot «nahda» est traduit en français par «renaissance». Il exprime l’idée d’un renouveau civilisationnel Arabe dont le point de départ peut être symboliquement fixé à la campagne du général Bonaparte (1769-1821) et ses successeurs en Égypte de 1798 à 1801.

2 A la fin de la 1ère guerre mondiale, Ahmed Bey est arrêté à Istanbul puis déporté à Malte par les anglais où il va écrire en captivité (1919-1920) une série d’articles intitulée Les trois civilisations.

3 François Georgeon, «Ahmed Agaoglu. Un intellectuel turc admirateur des Lumières et de la Révolution», Revue du monde musulman et de la Méditerranée, 1989, Vol. 52, N°1, p. 192.

4 Cité par Malek Chebel, Changer l’islam: Dictionnaire des réformateurs musulmans des origines à nos jours, Albin Michel, Paris, 2013.

5 Le terme de pan-anthropique est construit à partir du grec ancien, pân («tout») et anthropos («humain»), littéralement : «tous les hommes». La pan-anthropie désigne la civilisation universelle partagée entre toutes les civilisations après une longue sédimentation des savoirs acquis.

Le livre « La réforme du monde musulman » de Ahmed bey Agayev est disponible sur notre site:

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