« La mytologie slave ». L’essai de Konstantin Jireček mai 12, 2019 – Publié dans Littérosa

La mythologie slave est la question la plus difficile de toutes celles qui se rattachent aux antiquités slaves. Les sources sont incomplètes, obscures et les inventions saugrenues de récents écrivains ont produit une telle obscurité et une telle confusion que les savants sérieux se sont écartés avec une sorte d’effroi de ces études si intéressantes en elles-mêmes. Ce n’est que dans ces dernières années que cette science est devenue plus sérieuse. Auparavant les uns entassaient tout ce qu’ils trouvaient sur les différents peuples slaves, à quelque époque que ces documents se rapportassent, de quelque pays qu’il fût question et ils en formaient un ensemble aussi bizarre qu’audacieux ; les autres s’abandonnaient à toutes les fantaisies de leur imagination dans leur étude des mythes ariens. Les renseignements les plus précis que nous possédions se rapportent aux Polabes[1], qui restèrent le plus longtemps païens ; les Slaves du Sud se convertirent au contraire très-tôt au Christianisme et nous ne savons rien de leur première religion. Les sources sont rares, et il faut recourir aux légendes, aux chants, aux superstitions, aux coutumes qui se sont conservées jusqu’à nos jours ; nous y apporterons une extrême prudence et nous nous efforcerons de n’avancer que des faits incontestables[2].

C’est Procope qui nous donne les renseignements les plus anciens : « Ils ne reconnaissent qu’un seul Dieu, qui lance la foudre, un seul maître du monde et ils lui sacrifient des bœufs et d’autres animaux. » Et plus loin : « Ils adorent aussi les rivières et les nymphes et quelques autres divinités (δαιμόνια), leur font des sacrifices et à ces occasions ils prédisent l’avenir. »

Les Slaves se représentaient la nature comme gouvernée par des êtres nombreux mais tous soumis à un Dieu suprême. Ces êtres étaient des Dieux ou des Démons, les Dieux bons et favorables, les Démons cruels et hostiles. Les Slaves n’avaient pas de prières dans le sens de la mythologie grecque ou romaine ; ils n’avaient ni prêtres, ni temples consacrés. Ce ne fut que chez les Polabes et les Russes que les chrétiens trouvèrent des églises, des prières, et chez les Polabes seuls le clergé forma une caste particulière.

Le Dieu suprême des Slaves se nommait Svarog (en sanscrit Svar signifie ciel ; en vieux tchèque, Svor, Zodiaque). Les fils étaient Plunce (le soleil) et Ohen (le feu). Plunce s’appelait aussi Dazdbog et Chrəs[3]. On ne trouve pas trace, chez les Slaves du Sud, de Svatovit et de Perun[4], dont le culte eut tant d’importance chez les Polabes et les Russes, ni de Triglav. Des apocryphes d’origine bulgare, que nous ont conservés des manuscrits russes, parlent, l’un du culte de Trajan, Chrəs, Veles, Perun, l’autre du culte de Perun, Chrəs, Dyj, (Ζεύς, gen. Διός) et Trajan. Ces passages ont-ils fait partie de l’original bulgare, ou ont-ils été interpolés dans le texte russe, c’est ce qu’il est impossible d’affirmer dans l’état actuel de la science. Vêles, le Dieu des troupeaux, était honoré chez les Russes et les Tchèques ; quelques traces de son culte se rencontrent aussi chez les Slaves du Sud.

Le culte se célébrait en plein air, dans les forêts, sur les hauteurs, les rochers. On accompagnait de chants les sacrifices. On célébrait de grandes fêtes aux changements de saisons, si importants pour un peuple agriculteur. Ces fêtes, ces sacrifices ont traversé tout le moyen-âge et se célèbrent encore dans la presqu’île du Balkan. Le mot obet (sacrifice) signifie en vieux slave une promesse, un engagement pris envers les Dieux[5] ; ce sacrifice de louange et de reconnaissance s’appelle zratva. Les mots vestəc (augure, racine ved, scire), vləchv (mage), zrec (voyant, zreti, zriti, voir) sont communs à tous les Slaves ; avec le temps, ces derniers augures purent former une caste sacerdotale.

Le système cosmogonique des Slaves fut partout le même ; Dieu a soulevé le sable de la mer et l’a entassé sur la surface des eaux pour en former notre terre. Notre continent flotte au milieu des eaux[6].

Procope nous apprend que les Slaves ne croyaient pas à la fatalité. « Ils ne connaissaient pas le destin (Είμαρμένη) ne lui attribuent aucun pouvoir sur l’homme, mais quand quelqu’un se trouve en danger de mort, soit qu’il soit malade, soit qu’il parte pour la guerre, il promet aussitôt à Dieu de lui offrir un sacrifice (θυσίαν ποιήσειν) si sa protection le fait échapper au péril. Et s’il échappe en effet, il accomplit la promesse qu’il a faite, persuadé que c’est elle qui lui a sauvé la vie. » Que l’homme soit depuis sa naissance sous la domination des Dieux qui déterminent son destin, n’était pas une idée étrangère aux Slaves ; nous en avons la preuve dans les légendes tchèques sur les sudicky (divinités attachées à chaque homme et qui ont une influence décisive sur son bonheur) ; chez les Russes elles se nomment rozanice, chez les Serbes et les Croates rodjenice ou sudjenice, chez les Bulgares nanenici, et dans quelques régions orisnici.

Les Slaves croyaient aux nymphes (rusalky) et célébraient des fêtes nommées rusalja. Nous rencontrons ces légendes chez les Bulgares, chez les Serbes, les Slovènes, les Slovaques, les Grands et les Petits Russes. Ce nom de Rusalja a servi ensuite à désigner la fête de Pentecôte. Safarik a montré dans les Rusalky les déesses des eaux, surtout des ruisseaux et des rivières ; Miklosic a rattaché ce mot au byzantin ῥουσάλια et au latin pascha rosarum ; il semble qu’une fête chrétienne ait donné son nom à une fête païenne[7].

Les forêts, les rivières, les sources étaient, disaient les Slaves, habitées par des génies que les anciens Russes et les Serbes nomment vily (les fées). Dans un document de l’empereur bulgare Constantin Asen (1258-1277) on fait mention d’un puits, le puits des fées (Vilski Kladez) dans le territoire de Prilêp. Les Bulgares contemporains ont une foi très-vive dans les Samovily. Les Samovily, que l’on nomme en Thrace Samodivy. vivent sur les montagnes et se plaisent à se réunir et à former des chœurs de danse sur les sommets. Elles volent rapidement dans les airs, courent sur la terre montées sur des cerfs ; pour brides, elles ont des vipères furieuses et un serpent pour fouet. Leurs cheveux sont d’un blond fauve. En général, malveillantes, elles aiment à aveugler les hommes, en buvant leurs yeux noirs. et les punissent quand ils travaillent les jours de fête, surtout le jour de Pâques. Alliées fidèles des héros, tels que le roi Marko, elles les affranchissent de la mort et vivent avec eux comme des sœurs. Il y a aussi des Samovily de la mer ; beaucoup habitent dans les bosquets, les forêts de hêtres, et au bord des rivières sous les ponts. Quelques prairies marécageuses, aux fleurs jaunes et bleues, leur sont consacrées.

Les Judi (sing. Juda) sont semblables aux Samovily, mais on ne les connaît qu’en Macédoine, dans les contrées de Dibra, d’Ocbrida, de Prilêp, de Salonique et dans les montagnes du Rhodope. Cette analogie apparaît dans un grand nombre de chants Judo Samovilo ! Stara Juda Samovila ! Ce sont des femmes aux longs cheveux qui vivent dans les rivières et les lacs. Si elles aperçoivent quelqu’un dans l’eau, elles dénouent leurs, chevelures et entraînent l’imprudent au fond. Elles s’amusent quelquefois à démêler sur la rive leurs longues chevelures ; elles recherchent les bas fonds et les tourbillons, elles aiment aussi la danse. Malheur à celui qui arrive dans le « village des Judy et danse avec elles le chœur des Judy[8]. »

La mention la plus ancienne des Samovily se trouve dans un manuscrit serbe sur parchemin, qui appartient au professeur Grigorovic. Nous y trouvons que la Bulgarie est pleine de légendes, de Brodnica (sorcières) et de Samovily. Une autre mention se trouve dans un manuscrit serbe de la bibliothèque de Safarik qui remonte à la fin du xive siècle[9]. En 1756 un moine de Gabrovo, dans le Balkan, copia une vie de saint Jean de Ryl pour la lire aux femmes qui souffraient des diableries des sorcières, des Samovily et des Brodnica[10]. On n’a pas encore trouvé de mention ancienne des Judy.

Nous ne savons rien sur les Stiji, divinités semblables aux Judy. Les Vijulici sont des génies malfaisants, d’une force surhumaine et qui peuvent rendre certains lieux inabordables ; aussi les trouve-t-on souvent dans les endroits les plus difficiles de la Macédoine, on les confond souvent avec les Samovily. Les Duchove (esprits) ne se montrent que la nuit, attirant les voyageurs et les entraînant dans les rivières ou les précipices.

Une des croyances les plus anciennes est la croyance aux Vulkodlaky (vampires) commune à tous les Slaves. Des Bulgares (Vləkolak, Vrəkolak) elle est passée aux Albanais (Vurvolak), aux Roumains (Vərkolak) et aux Grecs modernes (βρουϰόλαϰας).

L’âme, aux yeux des Slaves payens, était distincte du corps elle avait son siège dans la poitrine et prouvait son existence par la respiration. Ils croyaient à une vie après la mort ; les mots ciel et paradis (nebe et raj) se retrouvent dans toutes les langues slaves.

C. J. Jirecek

(Traduit du Tchèque par M. Denis[11].)

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[1] [Ce nom, qui signifie « habitants de l’Elbe », désigne la population slave aujourd’hui disparue ou germanisée qui habitait le cours Inférieur de l’Elbe.]

[2] V. les études de Jos. Jirecek sur la Mythologie tchèque dans le Journal du Musée Tchèque, 1863.

[3] [N’ayant pas de signe spécial pour représenter le grand ierr des langues slaves, nous le remplaçons par un e retourné.]

[4] Chez les Albanais Dieu se nomme Perndia. On ne doit pas cependant chercher un rapport entre ce mot qui se rapporte au soleil et Perun (le tonnerre).

[5] Jos. Jirecek, loc. cit.

[6] K. J. Erhen. Les Légendes Slaves sur la création du monde (Journal du Musée Tchèque, 1866). Cette croyance se trouve dans les légendes de la Galicie, de la Petite-Russie, de la Serbie, du Monténégro, de la Bulgarie.

[7] Voir Safarik, o Rusalkach ; Miklosic, die Rusalien, Vienne, 1864 (Sitzber., Wien., Akad. xlvi) ; la critique pénétrante d’A. Afanasjev dans le Mosk. Drevnosii I. Novyje trudy, p. 35.— Miklosic, Mon. Serb. 92.

[8] Voir les frères Miladinov : Chants nationaux bulgares, Agram, 1861 (en bulgare).

[9] Cod. Chodos., 134 (v. Miklosic, Lex. palæoslave).

[10] Hilferding, œuvres complètes I, 131.

[11] [Cette notice forme un chapitre de l’Histoire des Bulgares que M. C. J. Jirecek vient de publier à Prague, et dont M. Denis prépare une traduction française.] (Cette traduction est demeurée manuscrite.)

Bibliothèque russe et slave

« Le grand poète de l’Orient: Nassimi
« Mon Chostakovitch ». La nouvelle de Nijat Kazimov »