« Aladin ». Conte d’Arabie juin 13, 2019 – Publié dans Littérosa

1.

Dans la capitale d’un pays de l’Orient, il y avait un tailleur nommé Mustafa qui était fort pauvre. Son travail lui fournissait à peine de quoi faire vivre sa famille, composée de lui, de sa femme et de son fils unique.
Le fils, nommé Aladdin, avait bon cœur et ne manquait pas d’intelligence, mais il aimait un peu trop à jouer avec les enfants de son âge, et il s’échappait quelquefois du logis paternel pour faire de longues parties avec les petits camarades. On était à peu près sûr de le trouver sur la grande place peu éloignée de la maison de ses parents. Aussi était-il bien connu de tout le voisinage.
Dès qu’il fut en âge d’apprendre un métier, son père entreprit de lui enseigner le sien. Aladdin ne semblait pas avoir un bien vif plaisir à manier l’aiguille ; mais il s’y résignait par nécessité, lorsque Mustafa tomba gravement malade et mourut.
La pauvre veuve dut fermer la boutique de son mari et subsister, elle et son fils, avec le peu qu’elle pouvait gagner en filant du coton. N’ayant pas de quoi payer l’apprentissage d’Aladdin, elle le confia au premier tailleur qui voulu bien se charger de lui. Cet homme n’enseignait pas grand’chose au jeune garçon, et Aladdin, bien qu’il eût déjà quinze ans, en profitait souvent pour jouer sur la place publique avec les gamins du quartier. Sa mère ne manquait pas d’en être informée par les uns et par les autres, et elle en ressentait un vif chagrin. Lorsqu’elle lui reprochait sa légèreté, il se sentait ému et promettait d’être plus raisonnable ; mais il ne tardait pas à retomber dans la même faute.

Un jour qu’il s’amusait ainsi, au lieu de rentrer chez le tailleur, un étranger, passant sur cette place, s’arrêta à le regarder. C’était un puissant magicien, qui venait d’Afrique.
Ayant examiné Aladdin, il le trouva bon pour accomplir certain projet dont il était préoccupé. Ainsi, tout en causant avec les boutiquiers de l’endroit, se renseigna-t-il, sans en avoir l’air, sur la famille de cet adolescent. Cela fait, il s’approcha de lui ; et, l’emmenant à quelques pas de ses camarades :
– Mon enfant, lui dit-il, votre père n’est-il pas Mustafa le tailleur ?
– Oui, Monsieur, répondit Aladdin ; mais voici déjà un peu de temps qu’il est mort.
Aussitôt l’étranger se jeta au cou du jeune garçon et l’embrassa à plusieurs reprises, tout en donnant des marques du plus profond chagrin. Aladdin, le voyant s’essuyer les yeux, lui demanda ce qui le faisait pleurer.
– Ah ! mon fils, s’écria l’enchanteur, comment pourrais-je m’en empêcher ? Je suis votre oncle : votre père était mon frère. Il y a bien longtemps que je suis en voyage ; et, au moment où j’arrive d’Afrique avec l’espérance de le revoir, vous m’apprenez qu’il est mort ! C’est pour moi une cruelle douleur. Ce qui soulage un peu mon affliction, c’est que je reconnais ses traits sur votre visage. Je vois que je ne me suis pas trompé en m’adressant à vous.
Il se fit ensuite indiquer par Aladdin où habitait sa mère ; et, lui donnant une poignée de menu monnaie :
– Mon fils, allez trouver votre mère, présentez-lui mes respects, et dites-lui que j’irai la visiter demain, pour me donner la consolation de voir le lieu où a vécu mon excellent frère.
Bien content de ce qu’il avait reçu Aladdin courut chez sa mère et lui raconta ce qui s’était passé. Elle parut très surprise. Son mari n’avait jamais eu qu’un frère, et ce frère était mort, lui avait-il dit, depuis de longues années.
– Est-ce lui, pensa-t-elle, que l’on aura faussement tenu pour mort ? Je crois bien me souvenir que le frère de mon mari avait fait de longs voyages. C’est peut-être lui qui nous sera revenu.
Cependant, elle resta défiante à l’égard de l’étranger.
Celui-ci, le lendemain, rencontra de nouveau le jeune garçon. Il l’embrassa et lui mit dans la main deux pièces d’or pour sa mère, afin qu’elle achetât des provisions de bouche. Il ajouta qu’il viendrait, au coucher du soleil, partager leur souper.
La veuve apprêta de son mieux un repas très supérieur à son frugal ordinaire. Comme le soir tombait, l’étranger arriva, chargé de fruits et de gâteaux. Après s’être débarrassé de ses friandises, il salua la veuve ; puis, ayant considéré toutes choses autour de lui avec les apparences d’une vive émotion il s’écria :
– Mon pauvre frère ! Que je suis malheureux de n’être pas arrivé à temps pour t’embrasser encore une fois avant ta mort !
Après avoir donné un libre cours à sa douleur feinte, il s’assit pour souper et engager la conversation. Il parla des grandes entreprises qui l’avaient tenu si longtemps au loin, en Afrique, et dans lesquelles il s’était enrichi ; puis il raconta son voyage de retour et toutes les fatigues qu’il avait enduré pour revenir, disait-il, dans son pays et vivre auprès de son frère. Ensuite, il interrogea Aladdin sur sa situation, avec toutes les marques du plus affectueux intérêt. Voyant que ce jeune garçon avait peu de goût pour l’état de son père et n’était d’ailleurs pas en chemin de devenir un habile ouvrier, il lui proposa de louer pour lui une boutique et de lui acheter de belles étoffes, faciles à vendre avec un gros bénéfice. Aladdin, dont l’esprit était fort avisé et qui parlait facilement, pensa qu’il réussirait dans le commerce ; aussi accueillit-il avec joie la proposition de son oncle supposé. Il l’en remercia très vivement.
Le souper fini, l’enchanteur se retira en promettant sa visite pour le lendemain.
Il tint parole de bonne heure, emmena Aladdin avec lui et le fit habiller richement, de la tête aux pieds, comme il convient, disait-il, à celui qui bientôt recevra dans sa boutique les plus grands personnages.
Lorsqu’il ramena l’adolescent chez sa mère, l’excellente femme, en le voyant ainsi vêtu, sentit se dissiper toutes ses défiances, et, transportée de joie, elle donna mille bénédictions au généreux parent qui témoignait tant d’affection à son fils.
Le magicien déclara que, le lendemain, il louerait la boutique promise et achèterait les étoffes qu’Aladdin commencerait à vendre. Il ajouta que pendant quelque il aiderait de sa présence et de ses conseils l’adolescent inexpérimenté.
– Demain il n’y aura rien à faire, continua-t-il, puisque c’est jour de fête : j’en profiterai, mon cher neveu, pour te montrer les beaux jardins qui entourent la ville.

Le lendemain matin, en effet, le magicien franchit les portes de la cité avec le jeune garçon et le conduisit à travers les jardins, ouverts au public, qui entouraient les maisons de plaisance des plus riches personnages. Aladdin regardait, émerveillé, des choses toutes nouvelles pour lui, qui n’était jamais sorti de la ville. On fit une pause dans l’un des jardins, et l’oncle tira de sa large ceinture assez de gâteaux et de fruits pour faire une copieuse collation. Ensuite, on se remit en marche.
Tout en l’amusant par des histoires, le rusé magicien entraîna l’adolescent assez loin au-delà des jardins et lui fit traverser les champs qui les menèrent enfin dans une étroite vallée, entre deux âpres collines. Aladdin, surpris, voulut alors retourner vers la ville, alléguant que, si l’on allait plus loin, il serait trop las pour refaire le chemin parcouru. Mais le secret dessein de l’enchanteur devait être exécuté à l’endroit même où l’on était parvenu.
– Nous n’irons pas plus loin, dit-il. Je veux te faire voir ici des choses merveilleuses, et tu me remercieras toute ta vie de me les avoir montrées.
Là-dessus, il ramassa des broussailles bien sèches et u mis le feu, qu’il alluma en battant le briquet. Puis il jeta dans les flammes une poudre odorante. Une épaisse fumée s’éleva, et il la chassa à droite et à gauche, en prononçant des paroles magiques. La terre trembla et s’ouvrit, découvrant une grande pierre carrée, avec un anneau de bronze au milieu, pour la soulever.
Aladdin, effrayé, voulu prendre la fuite ; mais l’enchanteur le retint et lui donna un soufflet assez vigoureux pour le jeter par terre.
– Mon oncle, dit Aladdin en pleurant, qu’ai-je donc fait pour que vous me traitiez si rudement ?
– J’ai mes raisons pour cela, répondit le magicien. Je suis ton oncle, je remplace ton père, et tu n’as rien à répliquer.
L’enchanteur avait cédé à un mouvement de colère ; mais il n’était pas fâché de montrer au jeune garçon qu’il voulait être obéi aveuglément. Cependant il se radoucit, ajoutant qu’Aladdin n’aurait pas à se repentir de sa soumission.
– Cette pierre, dit-il, recouvre l’entrée d’une salle pleine de trésors qui nous sont destinés, à toi et à moi, et qui nous rendrons plus riches que les plus grands rois du monde. Il ne m’est pas permis de la soulever et de rentrer dans le souterrain. Toi, tu le peux ; mais, pour cela, il faut que tu accomplisses de point en point tout ce que je te dirais.
Le magicien savait en effet qu’il ne pouvait soulever lui-même la pierre, parce que cette opération exigeait une personne ignorante de la magie, et il avait jugé bon de recourir pour cela, non pas à un homme fait, mais à un jeune garçon, qu’il n’aurait aucune peine à faire périr ensuite en l’enfermant dans le caveau. De cette façon, il n’aurait rien à partager et garderait pour lui seul son secret. Il était donc fort loin de songer à enrichir son prétendu neveu, au moment où il le rassurait par de belles paroles.
– Eh bien, mon oncle, dit Aladdin, commandez : je suis prêt à obéir.
Le magicien ordonna au jeune garçon de prendre l’anneau et de lever la pierre, ce qu’Aladdin fit aisément, à sa grande surprise, car elle devait être d’un poids énorme. Dès que la pierre fut ôtée, on aperçut un caveau, avec des degrés qui s’enfonçaient dans l’ombre.
– Mon fils, dit alors l’enchanteur, descends dans ce caveau. Au bas des degrés que tu vois, tu trouveras une porte ouverte qui te conduira dans un souterrain partagé en trois salles successives. Dans chacune, tu verras, à droite et à gauche, quatre grands vases de bronze, pleins d’or et d’argent ; mais abstiens-toi d’y toucher. Traverse les trois salles sans t’arrêter. Surtout, garde-toi bien d’approcher des murs : si tu les effleurais même avec tes vêtements, tu tomberais mort. Au bout de la troisième salle, il y a une porte qui te donnera accès dans un jardin planté de beaux arbres, tout chargés de fruits : sans t’arrêter, traverse le jardin par une allée qui te mènera tout droit à un escalier de cinquante marches, pour monter sur une terrasse. Quand tu seras sur la terrasse, tu verras une niche, où se trouve une lampe allumée. Prends la lampe, éteins-la, et, quand tu en auras jeté le lumignon et le liquide, mets-la dans ta veste. Si les fruits du jardin te font envie, tu peux, au retour, en cueillir autant que tu voudras.
En achevant ses paroles, le magicien prit un anneau qu’il avait au doigt et le remit à l’un des doigts d’Aladdin, en lui disant que c’était un préservatif contre les dangers du souterrain, pourvu qu’il observât bien toutes ses recommandations.
– Va, mon enfant, lui dit-il, descends hardiment : nous allons être riches l’un et l’autre pour toute notre vie.
Aladdin sauta légèrement dans le caveau et fit tout ce qui venait de lui être prescrit, en observant les précautions nécessaires. Comme il s’en revenait, ayant la lampe sous son vêtement, il s’arrêta dans le jardin pour en considérer les fruits, qu’il n’avait vu qu’en passant. C’étaient des fruits extraordinaires. Chaque arbre en portait de couleurs différentes, tous d’une grosseur, d’un éclat et d’une forme admirables. Il y en de blancs et scintillants, avec des feux de toutes couleurs, qui étaient de diamants ; de bleus, qui étaient des saphirs ; de rouges, de verts, de jaunes, de violets, qui étaient des rubis, des émeraudes, des topazes, des améthystes. Aladdin, n’en soupçonnant point la valeur, eût préféré des figues ou des pêches ; il prit ces fruits merveilleux pour du verre coloré. Cependant, leur beauté lui donna envie d’en cueillir de toutes les sortes. Il en emplit ses larges poches, une grande bourse qui pendait à sa ceinture, cette ceinture elle-même qui était très ample, et il en mit encore sur sa poitrine, entre sa veste et sa chemise.
Chargé, sans le savoir, de tant de richesses, il traversa les trois salles et se présenta à l’entrée du caveau, où le magicien l’attendait avec impatience. Comme le poids des pierres précieuses le gênait pour gravir les dernières marches :
– Mon oncle, dit-il, je vous prie de me donner la main pour m’aider à monter.
– Mon fils, répondit l’enchanteur, donne-moi d’abord la lampe : elle pourrait te gêner.
– Pardonnez-moi, mon oncle, elle ne me gêne pas ; je vous la donnerais dès que je serai monté.
La vérité est qu’Aladdin avait embarrassé la lampe parmi les fruits précieux dont il avait rempli sa veste, et qu’il lui eût été difficile de l’en retirer sans faire tomber beaucoup de ces fruits. Comme le magicien s’obstinait à ne vouloir lui tendre la main que s’il donnait d’abord la lampe, il s’entêta lui-même à ne la donner qu’une fois hors du caveau ; de sorte que le magicien, au désespoir de la résistance qu’il rencontrait, entra dans une fureur épouvantable. Craignant d’ailleurs qu’un passant ne l’aperçût si la contestation se prolongeait, il jeta un peu de son parfum sur le feu, qu’il avait eu soin d’entretenir ; et, dès qu’il eut prononcé trois paroles magiques, la pierre destinée à fermer l’entrée du caveau se remit d’elle-même à sa place, avec de la terre par dessus.
L’enchanteur avait donc échoué dans son entreprise : car, s’il avait fait un long voyage pour venir jusque dans cet endroit, c’est qu’il avait appris par ses livres et ses opérations de magie que la possession de la lampe enfermée dans le caveau le rendrait plus puissant que tous les rois de la terre. Mais l’obstination imprévue d’Aladdin, sa propre colère et la crainte d’être surpris lui avaient fait sacrifier le malheureux garçon sans avoir reçu la lampe. Il perdait aussi le précieux anneau qu’il avait passé au doigt d’Aladdin pour lui permettre d’accomplir son périlleux office ; mais il n’y songea pas sur le moment. Exaspéré de fureur, maudissant son mauvais destin, il s’éloigna en évitant de passer par la ville et repris le chemin de l’Afrique, d’où il était venu.

Selon toutes les apparences, on ne devait plus entendre parler du pauvre Aladdin ; mais l’anneau qu’il avait au doigt allait le sauver.
Quand il se vit enterré tout vivant, le jeune garçon, épouvanté, appela bien des fois son oncle, en criant qu’il était prêt à lui donner la lampe ; mais ses cris ne pouvaient être entendus. Après avoir longtemps pleuré et sangloté dans les ténèbres, il descendit jusqu’au bas de l’escalier du caveau, pour aller chercher la lumière du jour dans le jardin où il avait passé ; mais la porte qui donnait accès dans la première salle s’était refermée par enchantement et ne se distinguait même plus de la muraille. Le malheureux tâtonne devant lui, à droite et à gauche : il ne trouve plus de porte. Après avoir redoublé ses cris et ses pleurs, il s’assoit enfin, désespéré, sur les marches du caveau, avec la triste certitude d’une mort prochaine et affreuse.
Aladdin resta deux jours dans cet état, sans nourriture, sans sommeil, sans soulagement. Le troisième jour, se croyant près de mourir, il pensa tendrement à sa mère, qui ne le reverrait plus, et à qui, par ses légèretés d’enfant, il avait souvent fait de la peine. Alors, les yeux pleins de larmes, il joignit les mains comme pour la prier de lui pardonner les fautes qu’il avait commises.
En joignant ainsi les mains, il frotta, sans y penser, l’anneau que le magicien lui avait mis au doigt, et dont il était loin de soupçonner la puissance. Aussitôt une faible lueur éclaira le caveau, et Aladdin vit surgir de terre un Génie au visage énorme et terrible, qui, lorsqu’il se fut dressé de toute sa hauteur, touchait de la tête la voûte du souterrain.
– Que me veux-tu ? dit-il. Me voici prêt à t’obéir dans la mesure de mon pouvoir, comme ton esclave et l’esclave de tous ceux qui ont au doigt cet anneau.
Aladdin avait frémi à l’aspect de l’apparition ; mais, voyant une chance de salut, il répondit sans hésiter :
– Qui que tu sois, fais-moi sortir de ce lieu, si tu en as le pouvoir.
À peine eut-il prononcé ces paroles que la terre s’ouvrit, et il se trouva hors du caveau, juste à l’endroit où le magicien l’avait amené. Après avoir passé un temps si long dans les ténèbres, il eut grand’peine à soutenir l’éclat du jour ; il finit cependant par y accoutumer ses yeux. Rien ne laisser apercevoir que la terre se fût ouverte ; seuls les restes d’un feu de broussailles lui permit de reconnaître à coup sûr le lieu où il se trouvait.
Bien heureux d’avair échappé si merveilleusement à la mort, mais se traînant avec difficulté, Aladdin s’en retourna vers la ville. Bien des fois il dut s’arrêter, prêt à défaillir, et prendre un long repos avant de poursuivre sa route. Par bonheur, une claire fontaine lui permit d’assouvir sa soif dévorante. Il parvint enfin à la porte de la ville et regagna sa maison au moment où le soir tombait. En entrant chez sa mère, la joie de la revoir, jointe à son extrême faiblesse, le fit évanouir. L’excellente femme, qui l’avait déjà pleuré comme mort, ou comme perdu à tout jamais, ne négligea rien pour le faire revenir à lui ; puis elle lui donna un peu de nourriture, et c’est seulement lorsqu’il eut repris des forces qu’elle écouta le récit de son extraordinaire aventure. Ce ne fut pas, comme on le pense bien, sans frémir à tout moment de l’effroyable danger qu’il avait couru, et sans maudire le misérable qui les avait si bien trompés par une feinte affection. Mais, voyant que son fils avait le plus grand besoin de repos, elle mit fin à leur entretien.

Dès le lendemain, à la joie qu’ils avaient de se trouver réunis, se mêla pour la mère et pour le fils, la souffrance de leur pauvreté.
Il n’y avait plus de pain à la maison ; et, pour s’en procurer la veuve se disposait à aller vendre un peu de fil de coton, lorsque Aladdin, songeant à la lampe qu’il avait rapportée, proposa de la porter chez un revendeur, qui la lui achèterait. Bien qu’il eût montré à sa mère les fruits cueillis dans le jardin merveilleux, ni l’un ni l’autre ne pensèrent à en tirer parti. Ne connaissant rien aux pierres précieuses, la veuve, aussi bien que son fils, prenait ces fruits pour des verroteries sans valeur. Elle lui demanda donc la lampe et, la trouvant sale, voulut la nettoyer avec un peu d’eau et de sable fin, dans l’espérance de la vendre mieux. À peine eut-elle commencé à frotter qu’un géant hideux surgit devant elle et lui dit d’une voix tonnante :
– Que me veux-tu ? dit-il. Me voici prêt à t’obéir dans la mesure de mon pouvoir, comme ton esclave et l’esclave de tous ceux qui ont la lampe à la main.
La veuve, épouvantée, s’évanouit ; mais Aladdin, instruit par l’expérience, saisit promptement la lampe et répondit avec fermeté :
– J’ai faim : apporte-moi de quoi manger.
Le génie disparu et, un instant après, revint chargé d’un bassin d’argent, qu’il portait sur la tête, avec douze plats de même métal, plein de mets excellents ; et six grands pains croustillants et dorés. Il avait à la main deux bouteilles de vin et deux tasses d’argent. Ayant posé le tout sur le sofa, il disparut aussitôt.
Aladdin n’avait pas manqué de baigner le visage de sa mère avec de l’eau froide, pour la faire revenir de son évanouissement. Elle rouvrit les yeux, en effet, comme le géant venait de se retirer pour la seconde fois ; et, bien que très effrayée encore, elle se réjouit à la vue de tant de provisions et de richesses. Aladdin acheva de dissiper ses craintes, et ils se mirent à manger avec d’autant plus d’appétit qu’ils ne s’étaient trouvés, de leur vie, devant un tel festin.
La puissance merveilleuse de la lampe leur fit comprendre que le magicien eût entrepris un long voyage dans l’espérance de s’en emparer, et ils admirèrent le juste châtiment qui avait privé ce méchant homme du talisman convoité.
Aladdin ne savait pas exactement quels services il pouvait recevoir de la lampe ; mais elle avait exécuté dans la perfection son premier commandement, et il était disposé à croire qu’il lui serait redevable d’autres bienfaits. Cependant, en garçon avisé, il jugea qu’il ne fallait pas trop se fier à sa bonne chance. Il résolut donc de tenir boutique d’étoffes, comme son faux oncle lui en avait donné l’idée : la vente du bassin et des plats d’argent lui en fournir le moyen, pourvu qu’il se contentât de louer d’abord une modeste échoppe et d’entreprendre un petit commerce, qui pourrait s’agrandir ensuite.
D’ailleurs, il n’oubliait pas le chagrin qu’il avait ressenti, dans le caveau, d’avoir souvent affligé sa mère ; il voulut lui donner la satisfaction de le voir gagner honorablement sa vie lui épargner à elle-même les fatigue d’un travail excessif.
Aladdin tenait à garder secrète les origines de la fortune qu’il espérait acquérir : il éviterait ainsi d’exciter l’envie et la défiance. Aussi pria-t-il sa mère de ne raconter son aventure à personne et de ne point parler du service qu’il devait à la lampe, ni de ceux qu’elle pourrait lui rendre par la suite.
La mère et le fils vécurent quelques jours des provisions apportées par le géant, tandis que la vente du bassin et des plats permettait au fils de louer une petite boutique et de s’y établir avec quelques marchandises. Les premiers bénéfices furent très faibles ; et, comme il y eut aussi des pertes dues à l’inexpérience de l’adolescent, il fallut de nouveau faire apparaître le Génie. C’est ce qu’Aladdin obtint sans peine, en frottant sa lampe merveilleuse. Il commanda au géant un nouveau repas, qui fut servi aussi richement que le premier et qui subvint plusieurs jours à ses besoins, tandis que la vente de la vaisselle profitait à son commerce.
Des mois, des années, s’écoulèrent ainsi ; Aladdin devint un jeune homme plein d’expériences et de sagesse. Il était d’ailleurs vigoureux, beau et bien fait de sa personne. Malgré la grande puissance dont il eût pu disposer, et qu’il tenait en réserve, il vivait fort simplement avec sa mère, augmentant peu à peu son commerce et ne recourant que de temps à autre aux bons offices de la lampe, sans lui demander autre chose que la répétition des présents déjà reçus. Mais le jour n’était pas éloigné où il aurait à lui demander davantage.

2.

Aladdin réussissait dans son commerce ; malgré sa jeunesse, il était bien reçu par les marchands les plus considérables de la ville. Dans leurs boutiques ou dans leurs maisons il rencontrait toutes sortes de personnes distinguées, dont il prenait la politesse, les manières élégantes et il achevait ainsi son éducation.
Chez un joaillier de ses amis, il apprit à connaître les pierres précieuses et leur valeur plus ou moins grande ; de sorte qu’il ne fut pas longtemps à savoir que les fruits rapportaient du jardin merveilleux étaient, non point du verre coloré, mais d’inestimables pierreries, auxquelles rien n’aurait pu être comparé chez les plus riches marchands ni dans le trésor des plus grands princes. Bien loin de s’en vanter, comme d’autres l’eussent fait à sa place, il eut la prudence de n’en parler à personne.

Un jour d’été qu’il était allé à ses affaires, il s’arrêta, pour y trouver un peu d’ombre et de fraîcheur, aux abords du palais où habitait le sultan, souverain du pays. Soudain, il vit s’avancer la fille de ce monarque, accompagnée d’une suite nombreuse. Elle revenait de la promenade, et, suivant l’usage commun de toutes les femmes de la contrée, lorsqu’elle ne sont pas dans leurs maisons, elle portait un voile épais qui lui couvrait le visage entier, excepté les yeux. Aladdin était à demi caché par un sycomore au large tronc. La princesse ne l’aperçut point ; et, comme elle n’avait plus qu’une dizaine de pas à faire pour entrer au palais, la jeune fille, ayant très chaud, ôta son voile. Aladdin put ainsi admirer sa resplendissante beauté, qui lui parut dépasser tout ce que l’imagination peut concevoir : et il rentra chez lui extrêmement préoccupé de cette rencontre.
Sa mère, le voyant triste et rêveur, lui demanda s’il était souffrant. Il la rassura, mais garda le silence pendant toute la durée de leur souper. Comme elle l’interrogeait de nouveau, avec inquiétude, il dit la rencontre qu’il avait faite ; et il ajouta que l’image de la princesse ne s’effacerait plus de sa pensée.
– Les sentiments qu’elle m’a inspirés, dit-il enfin, sont tels que j’ai pris la résolution de la demander en mariage au sultan.
La veuve s’écria qu’il avait sans doute perdu l’esprit ; il affirma qu’il était dans son bon sens. Elle reprit alors :
– Par qui donc, mon fils, présenteras-tu au sultan cette demande extraordinaire ?
– Par vous, ma mère, sil vous plaît, répondit Aladdin.
Elle en demeura toute saisie. Comment son fils, dont le père avait été un pauvre tailleur, pouvait-il songer à un pareil mariage ? Et, si elle avait l’audace de présenter sa demande au sultan, ne la ferait-il pas chasser comme une folle ?
Sans se laisser persuader par des observations si judicieuses en apparence, Aladdin la supplia instamment de lui rendre ce service, et elle finit, en bonne mère, par se résigner à faire ce qu’il demandait. Il l’assura qu’en agissant ainsi elle lui donnerait la vie une seconde fois, et qu’il lui en aurait une reconnaissance infinie.
Une chose, pourtant, la faisait encore hésiter. Chaque matin, le sultan, entouré de ses ministres, donnait audience à tous ceux de ses sujets qui voulaient lui parler, rendant justice aux uns et aux autres, accordant ou refusant les grâces qu’on sollicitait de sa bonté, mais ne repoussant jamais personne. Seulement, l’usage était qu’on ne se présentât point devant lui sans un présent qui pût lui être agréable.
– Que pourrais-je, dit la veuve, offrir à notre souverain, qui fût digne de son attention ? Et quelle proportion y aurait-il entre les plus riches cadeaux et la demande incroyable que tu veux lui faire ?
Le jeune homme appris alors à sa mère que les fruits aux brillantes couleurs qu’il avait apportés du jardin merveilleux n’était pas de simples verroteries, mais des pierres précieuses, d’une valeur sans égale. Comme elle avait de la peine à le croire, il disposa dans un grand vase de porcelaine ces fruits splendides, qu’elle n’avait vus encore qu’à la lueur d’une mauvaise lampe ; à la clarté du jour, ils rayonnèrent de telle sorte que la mère et le fils, éblouis, charmés par leur éclat et la variété de leurs couleurs, les contemplèrent longtemps sans pouvoir en détacher leurs yeux.
La veuve se sentit alors un peu moins effrayée par la mission qu’elle avait acceptée ; et, pour lui donner du courage, Aladdin l’assura que, s’il était nécessaire, il aurait l’aide de la lampe dans sa difficile entreprise.

La bonne mère fit tout ce que son fils voulut. Le lendemain matin, elle prit la porcelaine où se trouvaient les pierreries, l’enveloppa soigneusement et pris le chemin du palais. Le sultan, son grand vizir et les autres ministres étaient déjà dans la salle ouverte au peuple lorsqu’elle y pénétra. Elle se mit bien en face du sultan. Le souverain écoutait, assis sur un divan, ceux qui étaient venus lui exposer leurs affaires. Il en passa devant lui cinq ou six, qui, la veille, avaient pris leur tour en se faisant inscrire ; les uns s’en allèrent contents, les autres peu satisfaits ; puis, le sultan se leva et sortit, suivi de ses ministres, en remettant au lendemain les affaires qu’il n’avait pas jugées.
La veuve se retira, bien affligée de ne pouvoir rapporter à son fils aucune réponse.
Il en fut de même les jours suivants, car elle ignorait qu’il fallût se faire inscrire pour parler à son tour, et elle n’osait point s’approcher du sultan ni lui adresser la parole. Cependant, elle se plaçait toujours bien en face de lui et ne le quittait pas des yeux.
Le sixième jour, le sultan, qui l’avait bien remarquée les jours précédents, l’aperçut tout à coup dans la foule. Touché par la patience et l’humilité avec laquelle cette femme attendait, il la désigna à son grand vizir.
– Voilà, dit-il, celle que je veux entendre d’abord.
Le grand vizir la montra au chef des huissiers, qui était debout, prêt à recevoir ses ordres, et lui commanda de la faire avancer.
Instruite par l’exemple de ceux qu’elle avait vus aborder le sultan, la veuve, s’étant approchée, se prosterna devant lui.
– Bonne femme, dit le monarque, voilà plusieurs jours que je vous vois ici. Quelle affaire vous amène ?
Elle lui répondit en tremblant qu’elle osait à peine le lui dire, et qu’elle le suppliait de lui pardonner la hardiesse de la demande qu’elle allait lui faire. Afin de la mettre à l’aise, le sultan renvoya tout le monde, excepté son grand vizir, et il dit à la veuve de parler librement.
– Quelle que soit votre demande, ajouta-t-il, je vous la pardonne dès à présent, et il ne vous en arrivera pas le moindre mal.
Ainsi rassurée, la veuve osa dire au sultan que son fils, ayant aperçu par hasard le visage de la princesse, en avait ressenti la plus profonde admiration. Cette vue, ajouta-t-elle, lui avait même inspiré de tels sentiments qu’il avait supplié sa mère de demander la princesse en mariage au sultan, et que, si elle n’avait pas cédé à sa prière, il se serait livré à un acte de désespoir.
Le sultan écouta ce discours sans aucune marque de colère. Bien que la demande lui parût des plus étranges, il n’eut pas même un sourire de raillerie. Avant de donner une réponse à la requête qui lui était présentée, il demanda à la veuve ce qu’elle tenait, si bien enveloppé. Alors elle découvrit le vase de porcelaine, plein de pierres précieuses, et le présenta au souverain.
On ne peut exprimer l’étonnement de ce monarque, lorsqu’il vit tant de pierreries si éclatantes, si pures, si parfaites, et d’une grosseur telle qu’il n’en avait jamais vu de pareilles. Il les admira longtemps, immobile en silence, tant sa surprise était profonde.
– Ah ! que cela est beau ! dit-il enfin. Que cela est riche et merveilleux !
Après avoir admiré toutes les pierres, les avoir maniées, louant chacune d’elles en fin connaisseur, il se tourna vers son grand vizir ; et, sachant que ce personnage rêvait d’unir son propre fils à la princesse, il lui dit, en feignant de parler avec le plus grand sérieux :
– Que dis-tu de ce présent ? N’est-il pas digne de la princesse ma fille, et ne puis-je la donner à celui qui me la demande en m’offrant de telles richesses ?
Le vizir, n’osant point contredire son souverain, et obligé de reconnaître la magnificence des pierreries, fut extrêmement embarrassé. Enfin, se penchant à l’oreille du sultan, il le supplia d’attendre trois mois avant de prendre une décision ; d’ici là, il se faisait fort, disait-il, de présenter à son maître un don plus précieux que celui d’Aladdin.
Le monarque doutait fort que son grand vizir pût lui offrir un présent supérieur à ces incomparables pierreries, mais il considérait comme peu convenable la demande qui lui était adressée par un de ses sujets, tout à fait inconnu de lui, et dont la mère était vêtue comme une femme du peuple. La proposition de son vizir lui fut agréable, car elle lui permettait de renvoyer la veuve sans un refus qui l’eût chagrinée ; et le sultan ne voulu point désobliger une personne qui lui offrait un présent si rare et si beau.
– Allez, bonne femme, dit-il, et remerciez votre fils de la demande qu’il m’a faite ; mais je ne pourrais l’agréer comme époux de ma fille que dans trois mois, et si aucun prétendant n’est venu m’offrir un présent plus riche.
La veuve s’en retourna bien heureuse, cette fois, d’apporter à son fils des paroles d’espérance. Aladdin les accueillit avec joie, en exprimant à sa mère la plus tendre gratitude.

Les trois mois s’écoulèrent bien lentement à son gré. Chaque jour, il craignait d’apprendre l’arrivée au palais de quelque prétendant, fils d’un grand personnage ou d’un souverain, qui offrirait au sultan de merveilleux trésors. Mais les jours passèrent sans qu’il entendît parler de rien à ce sujet.
Quand les trois mois furent écoulés, sans perdre un jour, il pria sa mère de retourner au palais ; ce qu’elle fit aussitôt, pour calmer son impatience.
En la revoyant, le sultan fut embarrassé. Bien qu’il fût le maître de la renvoyer sans explication, il lui déplaisait de manquer à sa parole. Aussi demanda-t-il conseil au vizir ; en lui faisant part de la répugnance qu’il aurait à conclure le mariage de sa fille avec un inconnu, de très humble origine sans doute. Le grand vizir, dont le fils n’avait découvert aucun trésor comparable aux fruits précieux d’Aladdin, ne manqua pas d’insister auprès de son maître sur l’inconvenance de la demande qui lui était faite pour la seconde fois.
– Cependant, dit-il, puisque Votre Majesté veut bien donner à cette bonne femme une raison qui la satisfasse, au lieu de la renvoyer après une sévère remontrance, demandez-lui, pour accorder la princesse à son fils, de telles richesses qu’il lui soit certainement impossible de les posséder.
Le sultan approuva ce conseil ; et, après un moment de réflexion :
– Ma bonne femme, dit-il, les sultans doivent tenir parole : je suis prêt à tenir la mienne et à rendre votre fils heureux : mais, comme je ne puis marier ma fille sans lui assurer une fortune digne de son rang, vous direz à votre fils que j’accomplirai ma parole dès qu’il m’aura envoyé quarante grands bassins d’or massif, pleins de pierreries comme vous m’en avez déjà présenté, et portés par un même nombre d’esclaves noirs, qui seront conduits par quarante esclaves blancs, tous jeunes, bien faits, de belle taille, et habillées magnifiquement. Allez, bonne femme : j’attendrai que vous m’apportiez sa réponse.

La veuve rentra chez elle moins joyeuse que trois mois auparavant, et c’est avec la crainte de peiner vivement son fils qu’elle lui apporta les paroles du sultan ; mais Aladdin, beaucoup plus confiant qu’elle en vertu de son talisman, sentit, au contraire, son espoir redoubler. Il ne perdit pas un moment pour frotter la lampe au même endroit que d’habitude ; et, le Génie s’étant présenté, il lui ordonna d’exécuter sans retard tout ce que le sultan avait prescrit.
Quelques instants après, le Génie reparaissait avec quarante esclaves noirs, dont chacun portait sur la tête un bassin d’or massif, plein d’énormes fruits de diamant, de saphir, de rubis, d’émeraude ; chaque bassin était couvert d’une toile d’argent à fleurons d’or et semée de perles. Tous ces hommes étaient beaux, grands, robustes, et si magnifiquement vêtus que peu de rois auraient pu l’être ainsi. Ils occupèrent toute la maison et une petite cour intérieure.
Sans laisser à sa mère le temps d’exprimer son profond étonnement d’un tel prodige, Aladdin d’un tel prodige, Aladdin la pressa de retourner sur-le-champ au palais, afin de présenter au sultan le don merveilleux exigé par lui ; puis il ouvrit la porte de la maison et fit défiler tous les esclaves, à intervalles bien égaux, en faisant toujours marcher un noir à la suite d’un blanc. Tandis que sa mère les conduisait, il rentra chez lui, et, plein d’espérance, il attendit.
Sur tout le parcours du cortège les passants ne manquèrent pas de s’arrêter, et c’est au milieu d’un peuple innombrable, saisi d’admiration, qu’il parvint au palais. Lorsque le premier esclave parut à la porte de la première cour, les portiers, le prenant pour un roi, s’avancèrent pour baiser le bas de son vêtement ; mais l’esclave, instruit par le Génie, les arrêta et leur dit gravement :
– Nous ne sommes que des esclaves ; notre maître paraîtra quand il en sera temps.
Le sultan, averti, reçut les esclaves, dont la splendeur effaçait l’éclat des plus grands seigneurs groupés autour de lui. Les blancs et les noirs se prosternèrent tous ensemble, en frappant du front contre le tapis ; puis ils se relevèrent, et les noirs, en se redressant, découvrirent les bassins qu’ils avaient posés à terre.
En même temps, la mère d’Aladdin, qui s’était prosternée aussi, disait au sultan :
– Sire, mon fils n’ignore pas que tous les trésors du monde sont bien peu de chose, comparés à la beauté de la princesse votre fille ; mais il dépose à vos pieds ce que vous avez daigné exiger de lui, en vous suppliant de le faire agréer comme époux à la princesse.
Le sultan resta sans paroles, tant il était stupéfait d’admiration. Enfin, d’adressant à son grand vizir :
– Eh bien, dit-il à haute voix, que penses-tu de celui qui m’envoie un présent s extraordinaire ? Le crois-tu indigne d’épouser ma fille ?
Malgré tout le dépit qu’il put en ressentir, le premier ministre fut obligé de reconnaître qu’un homme capable d’accomplir de telles merveilles pouvait bien devenir le gendre du sultan, et tous les seigneurs de la cour applaudirent à ses paroles.
Le sultan n’hésita plus :
– Bonne femme, dit-il à la veuve, allez dire à votre fils que je l’attends pour l’embrasser, comme l’époux que ma chère fille recevra de ma main.

Dès qu’il eut appris l’heureuse nouvelle, Aladdin, ivre de joie, eut de nouveau recours au Génie de la lampe : ne lui fallait-il pas des vêtements magnifiques, un cheval de pur sang, une riche et nombreuse escorte ? Ne fallait-il pas que sa mère fut elle-même habillée de neuf et accompagnée d’esclaves pour la servir ? Ce n’est pas qu’il désirât se faire passer pour un prince, ne l’étant point par origine ; mais il voulait que la princesse n’eût point à regretter de le recevoir pour époux. Il demanda, en outre, dix mille pièces d’or au Génie.
Lorsque tous ses ordres eurent été exécutés, il se dirigea vers le palais avec sa suite : sa mère l’accompagnait. Par une secrète influence de la lampe, Aladdin qui n’avait jamais monté à cheval, y parut avec tant de bonne grâce que personne ne l’eût pris pour un cavalier novice.
Tout le peuple de la ville se pressait sur son passage, admirant la modestie de son maintien autant que sa bonne mine et la richesse de son attirail princier. Ceux qui l’avaient connu lui savait gré d’avoir vécu parmi eux avec une parfaite simplicité, quant il aurait pu les éblouir de sa fortune et les traiter avec dédain. À droite et à gauche du cortège, des esclaves jetaient au menu peuple des pièces d’or, qui étaient accueillies par de nombreuses acclamations en l’honneur du généreux donateur. Personne ne porta envie à son bonheur et à sa gloire, tant il en parut digne.
Le sultan accueillit à bras ouverts celui qui allait être son gendre et, sur-le-champ, le conduisit auprès de la princesse. Elle fut charmée par la prestance, l’air noble et doux de son fiancé, et fort sensible à l’émotion qu’il éprouva en la voyant, comme aux respects pleins de tendresse qu’il lui témoigna.
Le grand vizir, les ministres, les seigneurs de la cour, entouraient leur souverain et le jeune couple. Tandis que le sultan s’entretenait avec Aladdin, ils admirèrent, dans les réponses du jeune homme, la solidité de son jugement, la finesse de ses pensées et l’élégante facilité avec laquelle il les exprimait.
Le sultan, ravi, voulait conclure le mariage sans aucun délai ; mais Aladdin le supplia de lui permettre d’élever une demeure digne de celle qui allait être son épouse. Le sultan voulut bien y consentir et lui accorda pour cela une partie de la place, beaucoup trop vaste, qui s’étendait devant son palais. Il n’attendit pas longtemps la construction de la demeure destinée à sa fille : car, pendant la nuit, grâce aux bons offices de la lampe, Aladdin fit surgir instantanément du sol un palais si merveilleux, de proportions si admirables, de matériaux si rares et si beaux, que rien de pareil n’existait sur toute la surface de la terre.
Ce fut en s’éveillant, le lendemain matin, que le sultan, s’étant mis au balcon, aperçut, en face de son propre palais, la splendide et gracieuse construction qui s’était élevée pendant la nuit. D’abord il crut rêver ; puis, s’étant frotté les paupières pour s’assurer qu’il ne dormait pas, il fit appeler son grand vizir et lui montra son incroyable merveille. Le premier ministre ne pouvait se défendre d’une secrète rancune à l’égard d’Aladdin ; aussi exprima-t-il l’idée que le nouveau palais, œuvre de magie pouvait bien disparaître comme il avait apparu. Le sultan lui répondit en souriant.
– Je vois bien, vizir, que tu n’as pas encore pardonné à mon cher Aladdin de s’être fait agréer à la place de ton fils.
Le grand vizir se tut, et le sultan, fort joyeux, fit tout préparer pour le mariage de sa fille, qui fut célébré avec une pompe extraordinaire.
Aladdin ne fut pas seulement un heureux époux : ce fut un prince accompli, qui mis les plus belles qualités au service de l’État. Il rendit au sultan d’éminents services, comme d’apaiser par son esprit conciliant une sédition qui s’était élevée dans une des provinces du royaume, et de mettre fin très rapidement, par une seule victoire, à l’agression injustifiée d’un monarque voisin.
Pas un pauvre ne se présentait à la porte de son palais sans se retirer content de sa libéralité. Comme il allait souvent à la chasse et quelquefois fort loin, il exerçait la même générosité par les chemins et les villages. Enfin, ses manières affables et accueillante pour tous lui attirèrent, plus qu’au sultan lui-même, l’affection du peuple entier.

3.

Revenons maintenant au magicien qui avait voulu faire d’Aladdin l’instrument de sa fortune.
De retour en Afrique, il songeait amèrement à l’impossibilité où il se trouvait de quérir la lampe et de ravoir son anneau. Il goûtait, du moins, une joie méchante à la pensée qu’Aladdin était mort misérablement dans le souterrain où il l’avait laissé.
Plusieurs années s’étaient écoulées, lorsque lui vint tout à coup le désir de s’assurer, par une opération de magie, que le jeune garçon avait péri en effet. Quelles ne furent pas sa surprise et sa rage en découvrant qu’Aladdin était sorti du souterrain et vivait dans une grande splendeur, gendre du sultan et honoré du titre de prince ! Aussitôt il résolut de se venger et, s’il le pouvait, de reconquérir la lampe.
Étant retourné, par un long et pénible voyage, dans la capitale du sultan, il se fit indiquer la résidence du jeune prince. Là, il apprit d’un gardien de la porte qu’Aladdin était à la chasse pour plusieurs jours encore.
Le magicien ne doutait pas qu’Aladdin eût obtenu sa haute situation et construit son merveilleux palais grâce aux vertus de la lampe. Il s’agissait de savoir où elle se trouvait. Une nouvelle opération magique lui apprit qu’elle était dans le palais. Aladdin, par malheur, l’y avait laissée, craignant de la perdre ou d’en être gêné, s’il l’emportait avec lui ; et il l’avait cachée an fond d’un coffre à mettre du linge.
Sachant ce qu’il voulait savoir, le magicien acheta douze lampes de cuivre bien brillantes, et il s’en alla vers le palais en criant :
– Qui veut changer de vieilles lampes pour des neuves ?
En l’entendant crier ainsi, les enfants qui jouaient sur la place ou dans les rues voisines le prirent pour un fou et accoururent autour de lui avec des huées. Les passants riaient de ce qu’ils croyaient être sa bêtise. Mais il n’en continuait pas moins à s’avancer vers le palais en répétant le même cri, au milieu d’une foule grossissante.
Tout ce bruit étant parvenu aux oreilles de la princesse, elle envoya une esclave demander ce qu’il y avait. Cette femme revint en riant et dit ce qu’elle avait vu et entendu.
– À propos de vieille lampe, fit une autre esclave, je viens d’en apercevoir une dans le coffre où le prince jette les turbans qu’il a portés. Toutes les semaines il me les fait prendre pour les donner aux pauvres. Aussi j’ai cru pouvoir ouvrir le coffre en son absence et j’ai vu, tout au fond, une vieille lampe. Si la princesse le veut bien, j’irais porter cette lampe à l’homme que l’on entend crier, afin de voir s’il sera vraiment assez fou pour me donner une lampe neuve en échange.
Or, c’était bien de la lampe merveilleuse que parlait cette femme. Aladdin n’avait point songé qu’on ouvrirait le coffre en son absence, ni que personne s’aviserait d’y prendre un objet qui paraissait de si mince valeur. Aussi, ayant égaré la clé de ce coffre, n’avait-il point hésité à partir sans l’avoir bien fermé. Il eut tort, sans doute ; mais on ne pense pas à tout.
La princesse, ignorant les vertus de la lampe merveilleuse, dont Aladdin ne lui avait point parlé, permit à l’esclave de faire ce qu’elle avait proposé ; et celle-ci revint, toute réjouie, en apportant une lampe neuve, tandis que de grands éclats de rire s’élevaient sur la place.
L’enchanteur pensa bien que la vieille lampe de cuivre dont il s’était rendu possesseur était celle-là même qu’il convoitait se ardemment : il ne pouvait y en avoir d’autre dans le palais d’Aladdin, où tous les ustensiles étaient d’or et d’argent, comme chacun le savait dans la capitale.
Le prétendu marchand de lampe s’éloigna bien vite de la place, gagna une étroite ruelle et, par les voies les moins fréquentées, sortit de la ville. Parvenu en pleine campagne, il attendit le milieu de la nuit ; et, le moment venu, il frotta la lampe. À cet appel, le Génie lui apparut.
– Que me veux-tu ? demanda-t-il. Me voici prêt à t’obéir dans la mesure de mon pouvoir, comme ton esclave et l’esclave de tous ceux qui ont la lampe à la main.
– Je te commande, dit le magicien, d’enlever à l’instant même le palais que tu as bâti, tel qu’il est, avec tous les êtres vivants qu’il renferme, et de le transporter avec moi sur la terre d’Afrique, là où j’ai ma demeure habituelle.
Sans dire un mot, le Génie, aidé par d’autres esclaves de la lampe, auxquels il commandait, transporta aussitôt le palais avec tous ses habitants, et le magicien lui-même, à l’endroit qui lui avait été désigné.

Dès son réveil, le sultan alla, comme à son ordinaire, prendre le frais sur son balcon. Quelle ne fut pas sa stupeur en voyant la place vide, telle qu’elle était avant le palais d’Aladdin s’y élevât ! Il crut rêver et se frotta les yeux, comme il l’avait fait en apercevant le palais pour la première fois ; mais il ne dormait point, le jour avait paru, et tous les objets autour de lui étaient fort distincts.
Ne sachant que penser, il envoya en toute hâte chercher le grand vizir. Celui-ci, aussi stupéfait que son maître par la disparition du palais, ne manqua pas, cependant, de rappeler au sultan qu’il lui avait parlé de cette extraordinaire construction comme d’une œuvre magique, appelée à disparaître aussi aisément qu’elle avait surgi.
Frémissant de colère et tremblant pour la vie de sa fille, le sultan ordonna qu’on allât chercher Aladdin au milieu de ses chasses et qu’on le lui amenât couvert de chaînes. Ceux qui furent chargés d’exécuter cet ordre s’en excusèrent auprès du jeune prince ; les amis et serviteurs qui l’entouraient voulurent le défendre par les armes ; mais il s’y opposa pour éviter toute effusion de sang, et se laissa conduire au palais de son beau-père.
Cependant, le peuple, apprenant que la vie d’Aladdin était en danger, s’assembla sur la place pour défendre par tous les moyens celui qu’il aimait.
D’une voix furieuse, le sultan criait à son gendre :
– Où est ton palais, misérable ? Où est ma fille ?
Atterré, Aladdin répondit qu’il n’avait aucune part à la disparition de son palais, et qu’il ferait l’impossible pour retrouver celle qu’il chérissait par-dessus tout ; mais le sultan, fou de rage, fit venir le bourreau et lui commanda de trancher la tête d’Aladdin. Cet ordre barbare allait être exécuté, lorsque le peuple, renversant les soldats massés devant le palais, s’élança jusque devant les fenêtres du sultan. Le grand vizir montra à son maître cette foule irritée, qui réclamait Aladdin à grands cris. Sans doute elle ne tarderait pas à faire irruption dans le palais, et peut-être, aveuglée de fureur, ne respecterait-elle pas la vie du monarque lui-même. Le sultan, saisi d’épouvante, fit mettre Aladdin en liberté.
Alors le jeune prince, entouré par le peuple, se tourna vers la fenêtre derrière laquelle son beau-père, tremblant, regardait la foule, et il lui affirma par serment que si, dans quarante jours, il n’avait pas retrouvé la princesse, il reviendrait au palais pour que le sultan disposât de sa tête.

Après avoir remercié le peuple, qui l’avait sauvé et qui lui gardait son affection dans le malheur, Aladdin quitta la ville, seul, et marcha longtemps à l’aventure, se demandant avec angoisse comment il pourrait retrouver sa femme bien-aimée et conjurer le destin qui s’appesantissait sur lui. La perte de la lampe, il ne pouvait en douter, avait fait son malheur. Combien il se reprochait de s’en être dessaisi, ou de ne l’avoir pas confiée à sa chère épouse, en lui faisant connaître les merveilleuses vertus de ce talisman !
Vers le soir, Aladdin s’étendit sur le sol, à la lisière d’une forêt ; mais il ne put dormir. Pendant toute la journée du lendemain, il erra, anxieux, sans prendre aucune nourriture ni aucun repos. Tout à coup il se rappela le terrible danger qu’il avait couru dans le souterrain où il était allé chercher cette lampe, dont la perte le désespérait, et comment il avait été alors sauvé par l’anneau du magicien. Ayant au doigt cet anneau, il le frotta sur-le-champ.
Le Génie qu’il avait vu dans e souterrain se dressa devant lui.
– Que me veux-tu ? dit-il. Me voici prêt à t’obéir dans la mesure de mon pouvoir, comme ton esclave et l’esclave de tous ceux qui ont au doigt cet anneau.
– Génie, s’écria le jeune homme, sauve-moi la vie une seconde fois en reportant où il était le palais que j’ai fait bâtir.
– Ce que tu demandes, répondit le Génie, n’est pas en mon pouvoir. Adresse-toi à l’esclave de la lampe ; moi, je ne suis que l’esclave de l’anneau.
– Eh bien ! répondit Aladdin, de même que tu m’as transporté hors du souterrain, transporte-moi jusqu’au lieu où est mon palais, en quelque endroit de la terre qu’il soit, et dépose-moi sous les fenêtres de ma femme.
À peine eut-il parlé que le Génie le transporta en Afrique, là où se dressait son palais au milieu d’un beau jardin, et le déposa sous les fenêtres de la princesse.
La nuit était venue, et Aladdin, épuisé de fatigue, dormit jusqu’à l’aube, au pied d’un arbre.

Éveillé, dès les premières lueurs du jour, par le gazouillement des oiseaux, il fut bien heureux de penser qu’il apercevrait bientôt sa chère princesse. Tout en attendant qu’elle parût à sa fenêtre, il se demanda, sans trouver aucune réponse, qui avait pu lui ravir la lampe et faire son malheur.
Au levé du soleil, une esclave de la princesse, ayant regardé à travers une jalousie, aperçut Aladdin couché sur le gazon. Aussitôt prévenue, la princesse, tremblante d’émotion, l’envoya chercher. Avec quelle joie ils s’embrassèrent, après une séparation si pleine d’angoisse !
En interrogeant la princesse, Aladdin acquit la certitude que la perte de la lampe avait bien était la cause de son malheur. Il apprit en outre qu’il se trouvait en Afrique, et il en conclut que le prétendu marchand de lampes devait être ce même enchanteur dont il connaissait la cruelle méchanceté. Comme la princesse, ce misérable avait résolu de la prendre pour épouse ; il avait pénétré plusieurs fois chez elle pour la décider à y consentir, l’assurant qu’Aladdin avait eu la tête tranchée. Elle avait repoussé ses offres en pleurant, et il s’était retiré plein de colère. À sa dernière visite, il l’avait même menacée de lui infliger les traitements les plus barbares, si elle continuait à lui opposer des refus qu’il jugeait offensants.
Aladdin jura à sa chère femme qu’il l’aurait bientôt délivrée de leur ennemi, et l’avertit de ne point se troubler en le voyant revenir sous de pauvres vêtements. Puis il se rendit à la ville voisine, dont on apercevait les maisons, des fenêtres du palais.
En chemin il rencontra un paysan, avec qui il changea d’habits, car il ne voulait pas attirer l’attention par la richesse de ses vêtements. Arrivé dans la ville, il se rendit chez un droguiste et, moyennant une pièce d’or, lui acheta une petite quantité de certaine poudre dont il connaissait bien les effets.
De retour au palais, il dit à la princesse de quelle façon elle devait agir. Elle aurait à dissimuler ses vrais sentiments pour en manifester d’autres, bien éloignés des siens ; ce serait une contrainte pénible, mais nécessaire à leur salut. Lorsque le magicien reviendrait la visiter, elle lui permettrait d’espérer qu’elle finirait par l’accepter lui-même comme époux. Pour mieux assurer l’enchanteur de ses bonnes dispositions, elle l’inviterait à faire la collation chez elle ; et une esclave leur présenterait deux coupes d’excellent vin, dans lesquelles on aurait versé la poudre rapportée de la ville. Sa défiance ne serait point excitée, puisqu’il pourrait choisir à son gré l’une des deux coupes ; mais la princesse ne ferait qu’approcher le vin de ses lèvres, sans y toucher, tandis que le magicien boirait. Du reste, la poudre ne devait pas donner la mort au buveur, mais le plonger immédiatement dans un profond sommeil, même s’il n’en avalait que deux ou trois gorgées.
Aladdin supposait avec raison que son ennemi aurait sur lui la précieuse lampe : l’enchanteur l’avait une fois tirée de son vêtement devant la princesse, pour se glorifier d’avoir conquis ce talisman par la ruse. Le jeune prince, frémissant d’impatience, espérait bien ressaisir ce qu’il lui avait été ravi.

Toute chose étant réglée, Aladdin se dissimula dans un petit cabinet attenant à la pièce où sa femme devait recevoir le magicien. Celui-ci ne tarda pas à venir, les sourcils froncés, car il s’attendait à une nouvelle résistance de la princesse, à des larmes, à des sanglots. Grandes furent sa surprise et sa joie en la trouvant fort radoucie, presque consolée, accueillant son hôte avec une aimable courtoisie.
Après une conversation animée, dans laquelle le magicien essaya de faire briller tout son esprit, la princesse lui offrit de partager la collation qu’elle prenait d’habitude à ce moment de la journée. Il accepta avec ravissement, loua fort la beauté des fruits, la délicatesse des pâtisseries qu’on lui offrait ; et, lorsqu’une esclave lui présenta un plateau d’or sur lequel brillait deux coupes de cristal, pleines d’un vin couleur de rubis, c’est avec un transport de joie qu’il porta la coupe à ses lèvres pour boire à la santé de la princesse. En achevant de vider la coupe, comme il avait la tête un peu en arrière, il resta un instant dans cette position ; puis, tout à coup, il tomba à la renverse, comme s’il eût été mort.
Au bruit de sa chute, Aladdin se précipita dans la pièce. Il fit sortir les esclaves ; puis, fouillant le magicien, il trouva sur lui la précieuse lampe.
– Désormais, dit-il en regardant le talisman, tu ne me quitteras plus, et malheur à qui voudrait s’emparer de toi !
Ensuite, il frotta la lampe en présence de sa femme, à laquelle il ne voulait plus rien cacher.
Le Génie apparut.
– Je t’ai appelé, lui dit Aladdin, de la part de la lampe, ta bonne maîtresse, pour que tu reportes ce palais où tu l’as pris. Tu chemineras assez lentement pour qu’il n’y soit pas rendu avant l’heure où tout sommeil dans la ville.
Le Génie se retira pour rassembler ses serviteurs. Pendant ce temps Aladdin, voyant à ses pieds le corps de son ennemi, fut tenté de lui enfoncer un poignard dans le cœur.
– Il l’a plus d’une fois mérité, pensa-t-il ; mais le frapper dans son sommeil me répugne.
Alors ayant ouvert la fenêtre, il prit dans ses bras l’homme endormi et le jeta hors du palais.
La princesse poussa un cri.
– Peu nous importe, dit Aladdin, que ce misérable se soit brisé ou non dans sa chute. Assieds-toi près de moi, ma femme bien-aimée. Je puis t’assurer que notre joie sera entière demain matin.

À son réveil, le sultan aperçut le magnifique palais d’Aladdin, rayonnant dans la clarté de l’aurore. Il ne fut pas longtemps avant de revoir sa chère fille, qu’il avait cru à jamais perdue, et c’est en pleurant de joie qu’elle se jeta dans ses bras. Suivant la recommandation d’Aladdin, elle ne lui parla point de la lampe ; mais, comme elle se reprochait de n’avoir pas deviné qu’une vieille lampe conservée par son époux devait avoir quelque vertu secrète, elle dit à son père qu’une faute commise par elle avait été la cause du terrible danger qu’elle avait couru.
Le sultan voulut bien accepter cette explication ; il était trop heureux pour ne pas s’en contenter. Il embrassa Aladdin avec tendresse, lui rendit toute sa confiance et n’eut jamais à s’en repentir.
Cependant, tout le peuple, ému et joyeux, affluait déjà autour du palais revenu de son mystérieux voyage ; il poussait en l’honneur du prince et de la princesse des acclamations sans fin ; et le sultan, rentré en grâce auprès de ses sujets, fit proclamer une fête de dix jours au son des timbales, des tambours et des trompettes.

MAURICE BOUCHOR

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