« ALJIR ». La nouvelle de Mehriban Alakbarzade juin 18, 2019 – Publié dans Littérosa

Mehriban Alakbarzade

Personnalité émérite des arts, réalisatrice, directrice générale du théâtre YUG d’État d’Azerbaïdjan, Mehriban Alakbarzade est née à Gandja le 5 août 1965. Elle a écrit plus de 150 documentaires, films, programmes de télévision et émissions. Elle a monté également des pièces des écrivains français en Azerbaïdjan.

ALJIR (Camp de détention d’Akmola pour les épouses de traîtres de la patrie)

À Karakan, le camp de réhabilitation-répression n°17 était le camp de femmes le plus populaire. À cette époque, il y avait encore deux camps pour femmes sous le contrôle du Goulag.

Qui étaient ces « prisonnières » ?

Les épouses des traîtres de la patrie – des bucharins, les « espionnes » de Trotsky, les épouses des hommes dignes… avaient été retenues dans des départements spéciaux comme celui de la « Machine de concassage d’honneur ».

Les prisonnières n’étaient que des membres de la famille des traîtres (NKVD SSSR No. 00486 CIRI – « Chleni Semey Izmennikov Rodin »). Cela était aussi une déportation. Les femmes ne vivaient pas dans des « camps ». Elles avaient dû accepter la torture de la « punition ».

Les ruines de ce camp dans l’actuel village des Robin de la région d’Akmola au Kazakhstan (1938-1953) nous disent beaucoup de choses sur la vie et la moralité.

« KARLAG » (Karagandinskiy ispravitelno-trudovoy laker) était l’un des plus grands camps de réhabilitation du système NKVD de l’URSS à Karagandy dans les années 1930-1959. Le département numéro 17 d’Akmola était sous contrôle spécial. Les prisonnières dans ce camp n’étaient pas choisies spécifiquement pour leurs crimes contre l’État et la société. Non, au contraire… aucune de ces femmes détenues n’avait commis un crime concret. Elles étaient condamnées pour être les épouses ou les filles des traîtres.

Ce camp appelé ALJIR était l’une des trois « îles » du système du Goulag. Au cours de ses 16 années d’activité, le camp avaient accueilli 26 000 femmes prisonnières dans son enfer. En 1938, 8 000 femmes prisonnières avaient combattu entre la vie et la mort dans la 26ème colonie de travailleurs.

PARTIE I

La narration sur l’honneur

(Parfois, l’honnêteté peut gagner l’incrédulité)

C’était la fin de l’année 1937… Dans le train en destination des déserts kazakhs, il y avait aussi la fille de la knèze abkhaze, qui était l’épouse d’Ahmed Javad. Mère de cinq enfants, Shukriya Khanoum voyageait affamée, avec 47 femmes dans le même wagon, debout depuis trois jours (d’après ce que le fils d’Ahmed Javad, Yilmaz Akhundzadeh, m’avait dit en 1998).

Le train se déplaçait rapidement répandant la fumée dans l’air.

Le train était fermé par ses quatre côtés. Ces wagons, sans fenêtres, avaient été généralement conçus pour les prisonniers. Ces voyageuses sans défense – « prisonnières » – appelées « passagèrent », avaient soif depuis trois jours. Elles ne savaient pas à quelle adresse elles se rendaient. Certaines qui avaient parcouru toute cette distance, dont le nom de code était « ALJIR », avaient été placées dans le train comme des objets.

Les déportées – « espionnes », « ennemies du peuple », « bucharistes », « panturquistes » – avaient été envoyées au désert du Nord pour se faire punir. Ce chemin n’avait pas de retour. Les femmes qui s’opposaient au divorce officiel des ennemis du peuple étaient déportées pour y être forcées. Le régime, qui faisait preuve d’« humanisme », les envoyait dans un camp de travail pour y être corrigées.

Quoi qu’il en soit… Le chef du pays, le « grand » Staline, avait déclaré : « Aucun enfant n’est responsable des crimes de ses parents ! »

Quoi qu’il en soit… Le 1er décembre 1937, il fut décidé de détruire les ouvriers-paysans qui ne donnaient pas leur vie à ce régime et de détruire complètement ceux qui pensaient différemment.

Quoi qu’il en soit… Le grand-père Staline était le favori de tous les enfants. Il y avait des enfants nés dans des camps. Ils devaient aimer obligatoirement Staline.


Cette fois dans ce train, des noms connus étaient présents dans un des wagons. On le confirme en regrettant… On les avaient qualifiés de « prisonniers ». On avait mis 40 à 45 personnes dans un wagon comme des moutons et les avaient emmenées dans le désert du Kazakhstan.

Dans ce wagon, il y avait deux femmes de diverses opinions qui ne se s’étaient pas intimidées à Bakou. Aujourd’hui, ces deux prisonnières exilées – bien qu’elles ne soient pas compagnes, elles avaient voyagé pendant des jours et devaient encore voyager. Elles étaient restées collées l’une à l’autre. Jeyran Bayramova et Shukriya Akhundzade… Les gens les nommaient « Les femmes de « Vrag Narod » » (Les femmes des ennemies du peuple).

Bien que ces femmes s’étaient déjà rencontrées à différentes adresses, elles ne s’attendaient pas à ce rendez-vous. Mais maintenant, elles ne pouvaient pas de toute façon même si elles le voulaient. Il n’y avait aucune possibilité pour cela.

L’endroit était très étroit.

L’odeur des vêtements de cette femme aux yeux bleus se répandait plus loin d’elle.

Bien que ses cheveux châtains étaient en désordre et que les plaies sales de son visage étaient dégoûtantes, il était possible de faire un fantôme de cette femme à l’odeur hideuse avec sa peau blanche et ses cheveux soyeux.

La femme au style bolchevique qui l’avait un jour appelée « La fille du knèze » l’avait fait. Elle était étonnée de cette situation plus que quiconque. Mais elle était dans le silence… Il y avait des exceptions comme par exemple pouvoir s’allonger sur un côté la nuit. Une de ces exceptions était d’aller aux toilettes cinq minutes la nuit. C’est un besoin obligatoire, mais elle avait été élue la personne pour aller aux toilettes sur la demande du contrôleur et non du prisonnier.


Le train siffla longuement…

Les femmes se regardaient avec inquiétude et peur. Des yeux pleins de questions se posaient sur le visage et le corps de l’une de l’autre. Les ordres du contrôleur « descendre et alignés » les excitèrent cette fois. Pour une raison quelconque, Shukriya Akhundzadeh était très calme.

En attendant l’ordre du nom, elles auraient dû sauter du wagon en hauteur et se tenir debout… Sinon, elles seraient battues. Les sourcils s’étaient percés quand elles s’étaient jetées. Les bras ou les jambes étaient abîmés. Les contrôleurs ne pardonnaient pas les blessés. En réalité, les femmes étaient en train de tomber de faim. Il était impossible de ne pas tomber lorsqu’elles avaient sauté sans l’aide de quelqu’un. Shukriya s’était appuyé sur son coude et s’était jetée à terre. Bien qu’elle ne fût pas tombée, son bras s’était endommagé.

Jeyran était tombée. Shukriya tendit rapidement sa main et tourna rapidement sa tête en restant sur sa ligne, comme si rien ne lui était arrivé. La contrôleuse cita les noms de cinq femmes de son cahier. Les femmes avancèrent. Elles avaient commencé à suivre le superviseur en gardant le silence.

On était à la cinquième station. Pour la cinquième fois, la controverse avait vendu des femmes condamnées aux personnels de la station pour du pain et des conserves. Oui. C’était un spectacle très douloureux… des heures… des chiffres… du poids… des achats… des ventes…

Au retour d’une attente de 30 minutes, le pain noir était jeté aux femmes comme s’il était donné à des chiens. Beaucoup d’entre elles mangeaient en pleurant. Très peu de personnes partageaient le « droit de travailler » avec une ou deux femmes. Lorsque Shukriya était revenue au wagon de l’« arrêt » des deux stations précédentes, elle avait été frappée à coups de matraque sur la tête, mais elle s’était dit : « Merci mon Dieu ».


La chose étrange était que Shukriya ne gémissait pas et ne pleurait pas à cause de ce coup. Au contraire, elle se leva en riant et fixa les yeux de la contrôleuse.

Elles étaient à un nouvel arrêt après 45 minutes. La contrôleuse :

« Macha ! Choisis deux groupes de ces ordures ! » L’autre contrôleuse ayant pris l’ordre les avaient battues avec des matraques. Ensuite, deux groupes avaient été créés. La contrôleuse lui avait ordonné de former des groupes de 3 personnes. Elles marchèrent un peu et s’arrêtèrent avant d’atteindre la contrôleuse. Cette dernière leur avait ordonné d’avancer. La contrôleuse en chef avait détourné son regard vers l’autre contrôleuse et avait ordonné de frapper au dos de la dernière femme de la file et de faire partie du groupe. La contrôleuse la regarda attentivement comme un homme. Puis elle écouta le signal du contrôle et inclina la tête. Elle versa toute sa colère sur la jeune femme et la battit. Puis elle frappa ses genoux et fit signe de relever sa longue jupe. Elle regarda et ordonna d’aller à droite ou à gauche. Après avoir regardé les jambes courtes de la femme et son sous- vêtement sale, elle frappa ses pieds, sa tête et s’écria :

« Va à ta place, singe ! »

Les femmes qui respiraient aisément étaient de nouveau soumises à une pression psychologique. Parce que cela voulait dire qu’il y avait encore quelqu’un à choisir. Les femmes regardaient le sol avec un malaise, se cachant dans les yeux de l’une et de l’autre.

Cette fois, les yeux de la contrôleuse s’étaient fixés sur Ceyhan. Soudain, Shukriya leva l’arrière de la boîte en bois, avec laquelle elle combattit. La boîte tomba au sol et se brisa. Alors Jeyran était tombée sur le chemin de fer. Son visage qui s’effondrait sur le chemin pleurait à cause de la fragmentation. La contrôleuse baissa les yeux sur elle, cracha sa colère et partit. Les cheveux de la femme s’étaient dispersés. Soudainement, la femme changea, la contrôleuse tourna sa colère vers elle. Elle gifla l’autre femme qui voulait lui demander quelque chose et continua. Elles étaient allées comme des souris suivies de la contrôleuse et s’étaient approchées au poste de contrôle pour les soldats.

En pleurant de douleur sur le chemin de fer, Jeyran leva les yeux sur Shukriya. Elle avait soulagé sa douleur et regarda Shukriya pour confirmer que les contrôleuses étaient parties. Shukriya hocha la tête en silence. Bien qu’elle fût grande, Jeyran était passée de la fosse au perron. Elle s’était assise à côté de Shukriya. Elle voulait s’essuyer le nez et la bouche avec le revers de sa main, elle vit que ses mains étaient terribles. Soudain elle rit comme une folle. Puis elle se mit à rire en criant…

Shukriya enleva le drap blanc qu’elle avait caché dans son col et le lui tendit. Les larmes de Jeyran étaient mêlées de sang, nettoyant son visage, elle dit :

« L’important, c’est de ne pas être là-bas ». Soudainement, elle comprit qu’elle avait été sauvée pour cette fois-ci et ce ne serait pas possible la prochaine fois… Un peu plus tard, regardant de nouveau Shukriya, elle demanda une autre aide. Shukriya regarda Jeyran avec des questions.


La voix de Jeyran attira l’attention de l’autre superviseur et elle fut choquée. Cette dernière s’était approchée d’elle et Jeyran était restée comme si elle avait été sculptée.

Fin de la partie I

À suivre

Traduit par Jean-Philippe Rinié pour les Éditions Kapaz

« « 28 Mai 1918 ». L’article de Djeyhoun Hadjibeyli
Aragon: « Djamila est la plus belle histoire d’amour du monde » »