« Les frères ». Janko Veselinović juillet 21, 2019 – Publié dans Littérosa

Janko Veselinović
1862 – 1905

Janko Veselinović est né à Salaš Crnobarski, un village de la région de la Mačva, à l’ouest de Belgrade. Son père était prêtre de la paroisse et officier dans l’armée serbe. Après avoir étudié au Collège des professeurs de la capitale, il enseigna à Svilajnac, à Glogovac, à Šabac et à Koceljeva. Vivant au contact des habitants, il commença à écrire des histoires alimentées par leur vie et, en 1888, il publia son premier recueil de nouvelles, intitulé Slike iz soeskog zivota (Scènes de la vie rurale). Il s’installa à Belgrade pour écrire sur la vie de la cité mais ne rencontra pas le succès escompté. En 1893, il devint éditeur associé du journal Srpske novine (« Les nouvelles de Serbie ») et, en 1894, il créa son propre journal nommé Zvezda (« L’Étoile »), qui parut de manière régulière entre 1896 et 1901. Il écrivit aussi des pièces pour le Théâtre national de Belgrade, en collaboration avec l’acteur et metteur en scène Ilija Stanojević. Il est mort de la tuberculose à Glogovac le 26juin1905 ; Aleksa Šantić et Svetozar Ćorović, venus de Mostar, assistaient à ses funérailles.

I.
Rien ne vaut la concorde et la bonne intelligence ! Un homme raisonnable qui sait agencer sa maison de manière à nourrir le chat en ménageant la chandelle, voilà un homme qui connaît le bonheur, pourvu que Dieu lui donne la santé. Quiconque demande davantage sur cette terre est…. un imbécile.
Et l’on connaissait jadis le bonheur dans la maison des Pantelitch ! On l’y connaît encore aujourd’hui : seulement, il fut un temps où le malheur avait pris sa place ! Je vais vous conter cette histoire.
Une des grandes zadrougas de jadis se trouve aujourd’hui entre les mains de deux frères : Marko et Marinko. Leurs ancêtres s’établirent à M*** il y a bien longtemps ; ils venaient de l’Herzégovine. L’arrière-grand-père de ces Pantelitch combattit les Turcs avec Karageorges et Miloch. C’était, au dire des anciens, un héros comme les femmes n’en mettent pas souvent au monde. Dans une bataille, il tua un chef turc et conquit du même coup un merveilleux sabre à gaine de velours et à poignée dorée, ainsi que deux pistolets du plus fin argent Aujourd’hui encore, ce trophée est le plus bel ornement de la maison des Pantelitch. Le vieux eut quatre fils. En mourant, il leur fit promettre de ne se séparer jamais et de recommander à leurs enfants de ne point se séparer non plus. Les fils obéirent au dernier ordre du père et le transmirent à leurs descendants. La maison s’était cependant accrue ; elle comptait une trentaine d’individus mâles ; et, avec cela, de la terre dans les endroits les mieux exposés, tout un domaine…. Quand on regardait dans la cour, ce n’étaient que maisonnettes adossées à des maisonnettes, et toutes si blanches qu’on les eût dites couvertes de perles. Je ne parle pas de l’argent, car on ne peut se figurer tant de maisons et de biens sans argent. Le chef de famille dirigeait le tout. Chaque individu avait sa tâche et l’accomplissait…. Mais le choléra commença à faire rage et il décima les Pantelitch, tout comme les autres…. Que faire contre la volonté de Dieu ?…
Marko et Marinko survécurent seuls avec quelques femmes.
Selon nos habitudes de village, Marko, comme l’aîné, devint le chef de famille.
Les deux frères ne pouvaient à eux seuls suffire pour un si grand bien ; ils l’affermèrent aux voisins qui leur donnaient un tiers de la récolte. Ils ne gardèrent que quelques champs autour de la maison, simplement pour s’occuper. Mais, à dire vrai, Marinko vaquait seul aux travaux de culture ; Marko, lui, se bornait à commander et à faire un peu de commerce. C’était un de ces hommes qui ne se mettent guère en soucis. Il ne s’occupait jamais de la moindre chose, tant qu’il n’y était point forcé. « Qu’ai-je à voir là-dedans ? » avait-il l’habitude de dire. Gros et solide, fort, grand, bien tourné, une figure ronde, de grands sourcils et une longue barbe, fier d’allure et silencieux, tel était l’homme. Il fumait tout le long du jour, sans dire mot. Il était…. comment dirai-je ?… d’un heureux naturel ; mais parfois il avait des lubies et alors il brisait tout ce qui lui tombait sous la main. Quelques cris ou quelques bouffées de sa pipe le faisaient revenir à lui-même. C’était un rude calculateur. Quand il avait vendu des bœufs ou des porcs, il comptait de tête comme ça, tout simplement, et disait aux marchands : « Ça fait tant et tant…. » Jamais ils n’ont pu le tromper. Il ne voulait rien savoir de leurs florins et de leurs billets de banque. « Paye-moi en ducats, frère, disait-il ; et si tu veux du papier, je t’en achèterai à Chabatz autant que ça te plaira !… »
Et avec tout cela, mon vieux, il ne savait ni lire, ni écrire. Nous autres paysans, tu sais, nous avons peur quelquefois de manquer notre vente, quand les Allemands arrivent au village et qu’ils crient dans leur jargon :
— Schweine, schweine.
Mais Marko, lui, ne se mettait pas en peine. Il disait tout simplement : « Vous pouvez prendre pour tant. Si ça vous plaît, bon ; si vous n’en voulez pas, laissez-le…. »
Il avait adopté le costume des marchands : un pantalon bouffant avec des passementeries de soie, un gilet, une jaquette brodée d’argent, au cou un ruban de soie retenant une bourse. En hiver, il portait une pelisse fourrée ou encore, par les beaux jours, un simple manteau de drap qu’il remplaçait, en voyage, par une longue douillette. L’été, dans les grandes chaleurs, il sortait en bras de chemise. Avec cela de grandes bottes, l’hiver ; de souliers, l’été. Il était d’une propreté rare : il ne souffrait même pas le plus petit grain de poussière sur ses vêtements, il l’enlevait tout de suite d’une chiquenaude….
Marinko était un tout autre homme. De taille moyenne, blond, petite barbe, bavard et joyeux vivant. Il ne fumait point. Il était d’une force rare. Pas un seul du village ne pouvait lui faire toucher terre à la lutte ; pas un ne savait jeter la grosse pierre aussi loin que lui. Il ne faisait pas grand cas du commerce. Mais pour ce qui est de l’intérieur et des travaux de la maison, il n’avait pas son pareil !… De même pour la culture. Il vous creusait un sillon droit comme un i ; il jetait les semis si bien que ça poussait partout aussi dru ; mais c’est tout ce qu’il savait faire. Il vous abattait un chêne, le mettait en pièces à lui seul et n’appelait Marko que pour en charger les morceaux sur une voiture ou les faire plus minces. C’était un don du ciel !… Il respectait Marko et lui obéissait. Il n’aurait jamais osé faire la moindre chose sans consulter l’aîné ; et pourtant ce dernier, il le savait parfaitement, n’avait cure de la maison.
— Petit père, disait-il.
— Je t’écoute, répondait Marko.
— Si je sevrais les petits pourceaux ? Qu’en dis-tu ?
— Sèvre-les, Marinko.
— Et où les mettre ?
— Où tu voudras.
— Dans la vieille écurie, hein ?
— Va pour la vieille écurie, répondait Marko ; et l’affaire était réglée.
Marko était sans enfants. Marinko en avait quatre : trois garçons et une fille. L’aîné des fils était déjà bon à marier : on lui cherchait un parti. C’est qu’il n’y avait guère de femmes dans la maison : avec celles des deux frères, seulement deux cousines qui ne voulaient plus entendre parler mariage et…. de toutes petites filles….
La famille observait les usages des anciens. Ou se levait de bonne heure : les femmes apportaient les opanke et l’on se chaussait. Ensuite on se débarbouillait. Puis Marko allumait une bougie de cire fixée au mur ; l’une des femmes lui présentait une soucoupe pleine de braise allumée et il tirait d’un cornet de papier, dans un coin, un ou deux grains d’encens, faisait le signe de croix, jetait le parfum sur le feu, commençait par en aspirer la fumée odorante et la faisait aspirer à chaque membre de la famille par rang d’âge ; enfin il replaçait la soucoupe sur un banc et priait Dieu avec ferveur de lui conserver la vie, la santé et l’aisance. L’écolier, le plus jeune garçon de Marinko, récitait à haute voix le Notre Père, le Je vous salue, Marie, et le Je crois en Dieu. Ces trois prières achevées, l’enfant et toute la famille s’inclinaient profondément et se signaient.
Dieu exauce notre prière ! disait Marko.
Ainsi soit-il ! répondaient les autres.
Alors les plus jeunes s’avançaient et baisaient la main de Marko et de Marinko. Marko éteignait le cierge, prenait la gourde derrière la porte, buvait quelques gorgées après un nouveau signe de croix et la passait à Marinko. C’était le moment où les frères causaient ensemble et réglaient leurs affaires….
Le soir, avant souper, même cérémonie. Après la prière, tout le monde, vieux et jeunes, se mettait à table. Alors Marinko faisait entrer en scène ses plaisanteries ; il taquinait son fils l’écolier, que Marko avait adopté, disant qu’il deviendrait marchand, lui aussi ; que les Souabes le tromperaient à son tour. Marko se contentait de sourire, en défendant son neveu.
Les deux frères vivaient dans les meilleurs termes avec les familles d’alentour et les autres paysans du village. On voisinait souvent ; on rendait moins longues les veillées d’hiver en chantant sur la gouzla, en riant et en contant des légendes. Les paysans avaient déjà par trois fois choisi Marko comme kmet, mais il avait toujours su trouver un expédient pour se tirer d’affaire. Quand on le serrait de trop près, il répondait :
— Tout cela n’est rien qui vaille. Je veux vivre en bons termes avec les gens. Or, celui qui juge tout le monde ne peut être juste envers chacun….
Ainsi ils vivaient ; mais ça ne dura pas longtemps !

II.
Marthe, la femme de Marinko, vint à mourir…. La pauvre ! Dieu lui pardonne ses péchés ! C’était une rude femme, la prospérité de la maison. Ce n’est pas que je veuille dénigrer les autres femmes ; certes non, frères ! Mais elle était si vaillante ! Tout ce qu’elle faisait avait bon succès ! Ce n’était pas un de ces caractères vifs comme on en voit partout, non ! Figurez-vous une femme habile à tous les métiers du ménage, une vraie taupe à la besogne. Mais voilà, elle mourut !
Tous la pleurèrent ; mais ce fut Marko, son beau-frère, qui la regretta le plus, à mon idée. C’est comme s’il avait pressenti ce qui devait arriver….
Ils lui rendirent tous les honneurs. Marko fit venir trois popes pour le service. Après les prières il dit :
— C’était une brave femme ; elle m’a bien servi, que Dieu lui pardonne !…
Les femmes gémissaient, les enfants pleuraient, Marinko baissait la tête. Il avait perdu une amie !
Ils revinrent tous à la maison. Tous sentaient le vide qu’avait fait la mort. On s’efforçait bien de causer et même de sourire, mais, malgré tout, chacun sentait un froid au cœur.
Marinko était le plus à plaindre. N’allez pas croire qu’il n’eût plus personne pour le servir. Non : on lui obéissait tout comme auparavant ; mais voilà, il n’avait plus sa femme, son amie, et il n’était pas habitué à cette absence !… Rien n’est comparable à une amie !… Père, mère, frères, sœurs, enfants, tout cela ne compte plus quand l’amie a disparu. Je dis ce que l’on voit dans la vie. Il y a des choses que tu n’oses confier à aucun des tiens, pas même à toi-même, tu les dis à ta femme, à ton amie…. Voilà du moins comme nous sommes, nous autres paysans !…
Marinko était devenu muet. À la veillée, le sourire ne voltigeait plus sur ses lèvres. Il restait toujours sombre et soucieux. Son frère cherchait à le consoler. Inutile ! Et comment le consoler ? Il n’y a pas de consolation possible contre la mort ! C’est tout autre chose quand vous avez à la maison un malade à qui un homme à la langue bien pendue s’en vient dire : « N’aie pas peur. J’ai vu des gens bien plus malades que toi, ils en sont revenus…. » On reprend alors courage ; le cœur bat plus vite…. Mais quand tu embrasses un front glacé, il n’y a plus rien !… Alors l’homme réfléchit et réfléchit, puis il sent combien il a perdu….
Marinko devenait chaque jour plus morose, plus triste ; personne n’était capable de lui faire desserrer les dents. Il cherchait toujours à s’isoler ; il évitait les gens ; il fuyait même les femmes de la maison. Il s’arrangeait pour vivre à côté des vivants. L’aîné était bien perplexe. Un soir, il appela le malheureux dans sa chambre.
— Qu’as-tu ? demanda-t-il. Marinko ne répondit pas.
— Est-ce que tu tombes en enfance ?
— Non, mais…. que veux-tu ?…
— Je sais que tu es malheureux ; mais pourquoi ne te remaries-tu pas, frère ?
— Voilà le malheur, répondit Marinko. Je me remarierais bien, mais j’ai peur de tomber sur une diablesse de femme.
— Tu es un homme ; tu n’es plus un enfant !
— Sans doute, mais….
— Le bâton vient à bout des caprices d’une femme ! observa Marinko.
— Il me serait bien dur d’avoir à bâtonner une femme. D’ailleurs, le diable en jupons se moque de la trique.
— Fais donc comme bon te semble ; seulement je dis que tu as tort de vivre comme tu le fais maintenant.
Marinko sortit de la chambre de son frère plus triste encore qu’il n’y était entré. Que faire ? pensait-il. Ça ne va pas comme cela, je le vois bien ; mais autrement ça pourra être pire encore !… Amener quelque malheur sur cette maison et éteindre le foyer que mon aïeul a allumé !… Et pourtant il faut que je me remarie !… Je ne peux pas rester comme un vieux garçon…. Chicha m’a dit qu’il y a une brave veuve à K ; il faut que je la voie, puis, à la grâce de Dieu !… Si elle veut me faire quelque sottise, je prendrai la trique !… Après quelques bleus sur la peau, elle ne s’avisera plus de recommencer !… Et les enfants, qu’en faire ?… Je me trouverai bien une camarade ; mais une mère pour mes enfants, c’est difficile à rencontrer !… Ah ! mon Dieu, que de peines tu m’a apportées en me prenant Marthe !… Mais à quoi bon se plaindre ? Il n’y a rien à faire, rien à dire, absolument rien !… D’ailleurs ce ne sera peut-être pas aussi terrible que je le pense. Moi non plus, je n’ai pas jeté la pierre au bon Dieu !… Le bonheur d’autrefois reviendra ! Le ciel le veuille !… Seulement c’est Sreten qui m’inquiète ; ce n’est encore qu’un petit écolier…. Mais Marko ne permettra pas qu’on le tourmente, je ne suis que son père naturel ; Marko est son père d’adoption…. Pouah ! j’ai honte de moi-même !… Est-ce que je ne suis pas capable de tenir tête à une femme ? Est-ce que celle-là maintenant viendrait à me saler la cervelle, lorsque personne n’y a réussi dans mon jeune temps ?… Oui !… mais alors j’avais Marthe ! Marthe était une honnête femme ; elle n’aurait jamais songé à mal faire !… Mais les femmes d’aujourd’hui ?… Ouf ! je voudrais les tuer toutes, ces sorcières qui ne font que jeter des sorts sur les pas des hommes !… Et il n’y a pas que les vraies sorcières pour faire cela, toutes les femmes d’aujourd’hui savent ensorceler…. tout le monde est devenu un vrai sabbat !… Mais il n’y a pas à dire ! Ce qu’il faut, il le faut ! Au petit jour, j’enverrai un des enfants appeler Chicha…. pour tenter la chance !… Ô Seigneur, je t’implore ! Ne permets pas, Seigneur, que je tombe sur une méchante femme !… Aie pitié, Seigneur, de mes pauvres enfants orphelins ; donne-leur une bonne mère ! Tu tiens notre sort entre tes mains : dessille mes yeux que je distingue le mal ! Je t’en supplie, Seigneur !… Cette prière calma un peu son agitation. Il se coucha et s’endormit comme s’il avait battu en grange tout le long du jour…. Le lendemain matin, après la prière en commun, il envoya un des enfants chercher Chicha. — Qu’y a-t-il ? demanda Marko. — Je te le dirai plus tard. — Ah ! oui, je me rappelle. — Où allez-vous ? — À K.
— Bon ! allez, allez !
Le grand jour commençait à luire quand Chicha arriva. Ils burent quelque chose, attelèrent les chevaux et partirent.
Marinko ne rentra qu’a la nuit, assez tard. Il trouva sa belle-sœur Jelka toute seule, filant près du feu.
— Le petit père dort-il déjà ? demanda-t-il.
— Je ne crois pas.
Il entra dans la chambre de Marko. Celui-ci s’était couché en l’attendant.
— Qu’y a-t-il ?
— Ça va bien !
— L’as-tu vue ?
— Oui.
— Quand irons-nous demander sa main ?
— Samedi.
— Parfait !
Marko, Marinko et Chicha se rendirent à K*** le samedi suivant, chez les Miletitch, et conclurent l’affaire. Au retour, Chicha étant resté un peu en arrière, Marinko poussa son cheval vers Marko et lui demanda :
— Qu’en penses-tu ?
— C’est une belle femme.
— Et après ?
— Elle porte bien la toilette.
— C’est tout ce que tu as à me dire ? demanda Marinko presque d’un ton de reproche.
— Il y a encore autre chose ; je te le dirai plus tard.
— Non, tout de suite, tout de suite.
— Eh bien ! elle perdra notre maison.

III.
Les cris et les réjouissances cessèrent, comme toute chose en ce monde. Les invités à la noce partirent ; les gens de la maison restèrent seuls.
Marko ne s’était pas trompé en disant de Pauline (c’était le nom de la nouvelle mariée) qu’elle était belle et coquette. Une belle femme, certes ! On n’aurait su dire ce qui était le plus beau en elle : ses yeux noirs ou ses sourcils de jais et brillants qui s’allongeaient comme des sangsues, ou son front élevé, blanc comme une feuille de papier, ou bien ses lèvres sur lesquelles on croyait voir fleurir les roses, ou sa taille, ou l’air imposant avec lequel elle marchait et parlait. Même sous des haillons, elle aurait été belle et agréable aux yeux.
Mais…. si belle qu’elle fût, elle était du double encore plus coquine. Marko l’avait bien devinée. D’ailleurs, il ne s’était jamais trompé sur le compte de quelqu’un, après l’avoir regardé dans les yeux.
Et pourtant il n’était guère facile à un homme de la deviner, de sentir ce qui se passait en son âme, en la voyant si douce et si souriante ! Elle travaillait et tenait la maison comme si sa mère venait, pour la première fois, de la donner en mariage. Elle rangeait, elle nettoyait : ses blanches mains volaient comme portées par des ailes. Elle était douce envers tout le monde ; elle habillait les enfants et les tenait propres ; elle était dans les meilleurs termes avec les antres femmes de la maison ; il n’y avait que Marko qu’elle évitait : elle sentait que l’œil de celui-ci voyait clair dans son âme.
Marko était fort embarrassé. Il n’avait jamais autant plaint Marinko, même du temps de son veuvage. Il le plaignait maintenant jusqu’à pleurer sur son sort. Et Marinko ?… Son ancienne gaieté était revenue, il avait retrouvé ses bons mots d’autrefois, il déridait tout le monde à la veillée. C’était Pauline qui lui donnait cette vivacité, cette bonne humeur.
Mais ça ne dura pas longtemps. Peu à peu, Pauline se départit de ses bonnes qualités. C’était une besogne qu’elle laissait inachevée ; c’était un mot un peu vif qui tombait de ses lèvres. Marko le remarqua, les autres femmes le remarquèrent, mais Marinko ne s’en apercevait pas. Elle était pour lui toujours aussi aimante, aussi bonne et aussi gaie, même quand on lui avait dit quelque dureté, elle savait patienter….
Marinko était fou de ses charmes et de son bon caractère. Le soir, au lit — c’est presque honteux, même à raconter, — elle le caressait et le flattait comme s’il eût été un garçon de dix-huit ans. Et lui, il écoutait tout cela avec plaisir !… Mon Dieu, mon Dieu !…
— Mon petit Marko !
— Ma petite Paulette !
Ma foi, oui, c’est ainsi qu’ils s’appelaient l’un l’autre !
— Je ne t’ai pas raconté ce qui s’est passé aujourd’hui ?
— Quoi donc ?
— Je causais avec Jelka quand le maître est entré. De quel air méchant il m’a regardée ! Je fais tout pour lui plaire, et cependant il me déteste. Pourquoi ?
— Comment veux-tu que je le sache, ma Paulette ? Quand nous sommes allés te demander en mariage, j’ai voulu savoir si tu lui plaisais et il m’a répondu que tu ruinerais notre famille.
Le sang lui monta à la tète. Elle resta un instant interdite, puis éclata en sanglots :
— Pourquoi a-t-il dit cela de moi ? Que lui ai-je fait ?…
Et elle repoussa Marinko de la main.
Marinko sauta en bas du lit. Il la caressait, lui demandait pardon, l’embrassait en s’emportant contre Marko :
— De quoi s’occupait-il, celui-là ? Pourquoi m’avoir dit cela ? Tu as bien raison de dire : Quel mal lui ai-je fait ?
Et Pauline se réjouissait du fond du cœur, se riant de son écervelé de mari qui savait si bien la justifier. Marinko criait et faisait le diable à quatre : elle affectait de chercher à le calmer. Elle disait comment elle était prête a se lever sur l’heure, à se jeter aux pieds de Marko pour implorer les bonnes grâces de ce dernier ; que si elle n’y réussissait pas, elle quitterait tout de suite cette maison où elle était haïe, pour ne point brouiller les deux frères….
Marinko était comme un fou !… Il se brisait la poitrine à hurler qu’il ne permettrait à personne d’attaquer sa femme.
— Qui n’aime pas ma femme ne m’aime pas non plus ! Je mangerai toujours mon pain avec ma femme, quand ce serait dans la mer des glaces !…
Elle le calmait et l’apaisait avec ses douces paroles, et disait en même temps combien ils seraient heureux tout seuls à eux deux, s’il n’y avait là aucun tiers…. Mais elle le suppliait, pour l’amour de la maison et par respect pour les anciens de ne point frapper son frère.
— Je veux essayer de le fléchir. Si je ne réussis pas, eh bien ! nous ne serons pas alors longtemps sans nous séparer !…
Ainsi chaque soir, chaque nuit, tant et si bien que Marinko lui-même finit par détester Marko. Toute son amitié passa sur Pauline ; il regardait l’aîné d’un œil froid, souvent méchant… Ce dernier le remarquait, mais il faisait semblant de ne pas voir. Il ne voulait souffler mot à Marinko ; mais tout son cœur se soulevait contre cette femme qui savait si bien le brouiller avec son frère.
— La battre ?… pensait-il en lui-même. Qu’elle aille plutôt au diable ! Est-ce que je m’en vais me mettre une affaire sur les bras pour une mégère de cette sorte ?… Et lui, l’imbécile, il est tellement aveuglé que je ne trouverais pas de mots pour lui montrer combien elle est méchante !… Que faire ?… Ah ! Marinko, malheureux fou à cheveux gris ! Mais je lui ferai affront ! Lui, il n’aura pas le courage de me regarder dans les yeux ! Et elle ?… Oh ! elle, je veux !…
Il ne pouvait se présenter une foire dans les environs, sans que Pauline n’y courût. Marinko, lui, y allait rarement ; Marko, de son côté, n’y assistait que pour ne pas laisser les enfants tout seuls. Il souffrait de voir comment Pauline faisait courir les voitures, et accaparait l’attention de tout le monde, jusqu’à celle des garçons. Il remarquait bien les regards qu’elle échangeait avec ces derniers. Il s’en réjouissait en même temps. Voyant combien elle raffolait des foires, il songeait au moyen de l’humilier le plus possible.
Survint la fête de la naissance de la Vierge. Il y a foire, ce jour-là, sur la place de l’église d’O***. Marko fit ses préparatifs pour y aller avec les enfants et invita le vieux Jean Batchanovitch à faire la route avec eux, dans la même voiture.
Pauline se prépara, elle aussi, et revêtit le costume que portent seules les femmes des Pantelitch. Elle ajouta même un collier de ducats qu’elle avait d’abord bien savonnés dans l’eau tiède pour rendre les pièces encore plus brillantes. Milan et Stana, les enfants de Marinko, firent également toilette ; ils devaient être du voyage.
Marko attendait que tout fût prêt, assis à l’ombre d’un arbre, en compagnie de Jean Batchanovitch et de Marinko. Devant eux, une cruche de vieux vin ; ils causaient.
— N’oublie pas, Milan, de remplir de vin la tchouioura.
— Elle est toute pleine.
La voiture était prête, les chevaux attelés et retenus par Milan.
— Allons, prenez place, dit Marko. Le vieux Jean se leva et s’avança avec les enfants. Pauline parut.
— Nous allons être bien nombreux dans la voiture, remarqua le vieux Jean.
— Il y a quelqu’un qui ne montera pas, répondit Marko. Milan, Stana et Pauline se regardèrent.
— Allons, Stana ; allons, Jean, asseyez-vous. Milan, tiens ferme les rênes et assieds-toi. Ce disant, Marko fit le signe de croix et s’assit a son tour.
— Et moi ? demanda Pauline.
— Toi, tu vas garder la maison ! répondit Marko d’un ton tranchant.

IV.
La voiture disparut…. C’en était trop !… Pauline resta pétrifiée. Marinko aussi, les femmes aussi : on eût dit autant de statues. Personne ne s’attendait à cela. Pauline, à demi folle, n’avait plus la force de penser. Quand elle fut un peu revenue à elle-même, elle courut à sa chambre, se jeta sur le lit et se mit à pleurer. Ces larmes étaient vraies ; elles tombaient dru comme des gouttes d’eau. Marinko vint à elle et lui toucha l’épaule du doigt ; elle le repoussa d’un geste brusque, et lui crachant en plein visage :
— Que la honte t’écrase ! cria-t-elle. On t’a insulté ! Et tu es un homme, toi ! Tu es resté là tranquille, le regardant me repousser de la voiture comme un chien !…
— Mais, Pauline !…
— Silence ! Je n’ai pas de mari. Je veux retourner aux miens ; on saura que je suis une malheureuse femme !
— Écoute !…
— Ne t’ai-je pas dit de te taire ? l’interrompit-elle durement. Qu’est-ce que tu veux dire avec tes : « Pauline, écoute ?… » Je n’écoute rien, mais je vois comment vous m’insultez. Dieu puisse vous le rendre !… « Entre, entre librement dans la maison des Pantelitch. Elle est ouverte à tout le monde !… » Voilà ce que vous disiez auparavant !… Vous êtes des aveugles, des aveugles et rien de plus !… Que la foudre vous écrase tous !…
— Je ne veux plus manger mon pain avec lui ! s’écria Marinko.
— Il y a longtemps que tu ne le mangerais plus, si tu étais un homme. Esclave, va ! Tu ne manges pas, tu ne bois pas, tu ne vis pas ; tu obéis, tu peines et tu travailles ; et moi, ta femme, quand je veux te représenter dans la voiture, moi, en grande toilette, on me chasse pour emmener un vieux bonhomme !… O, mon Dieu, est-ce que tu vois cela ?
— Mais je te dis que j’agirai, maintenant.
— Qui ça, toi ?
— Oui, moi, moi.
— Jamais.
— Si. Je le jure devant Dieu.
— Bien. Nous verrons.
— Tu verras.
Sur ce dernier mot, Marinko sortit de la chambre et se mit à marcher par la cour. Voyant que tout le monde de la maison le regardait curieusement, il rebroussa chemin et entra dans le verger. Il avait terriblement à cœur l’action de Marko. Lui, Marko, offenser ainsi sa femme ; il n’aurait jamais cru cela ! Et c’était pourtant arrivé, c’était arrivé devant ses yeux, à sa barbe. Voilà ce qu’il ne pouvait endurer ; il n’avait plus qu’à se séparer de son frère. Il songea alors comment il lui parlerait : car il voulait dire à Marko des mots qui le feraient souffrir, qui l’amèneraient à demander pardon….
— Je ne veux plus rien savoir de la recommandation de l’ancien, qui ne voulait pas que nous nous séparions, pensait-il, je ne veux rien entendre !… Non, quand même il se mettrait à mes genoux : je veux me venger : tant pis s’il en crève !… J’entrerai tout gentiment dans sa chambre, sans même un : Dieu te soit en aide. Marko ! Que veux-tu ? demandera-t-il. Je ne veux plus vivre en zadrouga avec toi ! Je ne veux plus que nous mangions notre pain ensemble ! Tu es mon ennemi ; tu veux me perdre ; eh bien ! puisque tu agis ainsi je ne veux plus vivre avec toi !… Voilà comment je lui parlerai, puis j’appellerai des gens et nous partagerons le bien ; s’il résiste, nous irons devant les juges !… S’il crève, que m’importe ! Il n’est pas habitué au travail : il avale le rôti sans savoir d’où il vient… Qui est-ce qui te nourrira quand je serai parti ?… Mais que m’importe ?… Qu’il s’arrange avec son commerce !… Tu n’auras rien à te mettre sous la dent, petit frère, sans cracher dans tes mains !…
Il continua sa marche, poursuivant les mêmes pensées ; il s’arrêtait parfois en faisant des gestes et ainsi de suite…. Le soleil devenait moins ardent : un souffle léger lui apportait les parfums de l’automne et rafraîchissait son front brûlant. À ce moment, la voiture rentra dans la cour. Il l’aperçut au travers du verger. Marko se tenait seul à l’arrière. Le vieux Jean avait dû descendre en route.
Marinko pressa le pas. Il passa près des enfants sans les voir.
Pauline, debout devant la porte de sa chambre, lui fit signe de l’œil que Marko était rentré. Il entra, lui aussi.
Il alla à la chambre de Marko en traversant le groupe des femmes. Il ouvrit la porte. Marko se tenait à la fenêtre et regardait dans la cour. À l’entrée de Marinko, il se retourna et le regarda d’un air interrogateur. Marinko baissa la tête devant ce regard. Il reprit enfin courage :
— Marko !
— Qu’y a-t-il ?
— Je suis venu….
— Je le vois bien, que veux-tu ?
— Je, je…., commença à balbutier Marinko, les cheveux hérissés, je veux me séparer !
— Te séparer ?
— Oui !
— Tu as bien réfléchi ?
— Oui.
— Tu sais ce que l’ancien a recommandé ?
— Je le sais.
— Il a dit que nous ne devions pas nous séparer.
— Oui.
— Et tu veux tout de même me quitter ?
— Oui, je le veux.
— Et moi je ne veux pas !
— Que m’importe ?
— Tout cela pour une méchante femelle !
— C’est ma femme !
— Marinko, nous sommes frères. Il n’y a pas dans le village de maison plus vieille que la nôtre, tu ne feras pas cela !
— C’est à toi la faute ! répondit Marinko.
— Parce que je ne l’ai pas emmenée à la foire ?
— Oui.
— Qu’avait-elle besoin à la foire ?
— Du moment que je n’y allais pas, elle avait le droit d’y aller à ma place.
— Mais ce n’est pas une honnête femme !
Marinko le regarda fixement.
— Pas un mot de plus, répliqua-t-il sourdement, sinon nous nous battrons.
— Je ne le dirais pas, si ce n’était la vérité.
— Peu m’importe ! C’est ma femme…. elle est ce qu’elle est.
— Je n’aime pas les gens malhonnêtes !
— Garde pour toi ton honnêteté !
— Nous ne nous séparerons pas si facilement que cela ! cria Marko.
— Si nos gens ne parviennent pas à nous séparer il y a les juges !
— Frère, je t’en supplie !
— Trop tard !
— Songe à l’ancien !
— Non. D’ailleurs une zadrouga ne peut pas durer une siècle. Si tu étais un homme, nous n’en serions pas là ! Demain je ferai venir le kmet et quelques voisins ; puis, ce sera fini
Ce disant, il sortit.

V.
Marko vit où les choses en étaient, il y réfléchit beaucoup. Mais que faire, comment écarter le péril ? C’était sa grande préoccupation. Supplier son frère, il l’avait déjà supplié ; lui commander, il ne voudrait pas obéir. Et la recommandation de l’ancien ?… Il baissait la tête, plongé dans ses pensées.
Cependant Marinko racontait tout à Pauline, et celle-ci l’excitait à tenir bon.
Le jour vint. Marinko se rendit à la méhana trouver le kmet et quelques voisins. Il raconta à tous et à chacun ce qui s’était passé, avec le pour et le comment. Le bruit que les Pantelitch allaient se séparer courut en un instant par tout le village. Hommes, femmes, enfants : tout le monde en causait. Les envieux jubilaient, disant : « Allons, allons, la citrouille finit par éclater ! »
Le soleil était d’une longueur de lance déjà au-dessus de l’horizon, lorsque Marinko sortit de la méhana avec le kmet et quelques autres paysans. Le cortège se grossit en route. En arrivant à la maison, il remplit la cour ; une vraie fourmilière.
Marinko racontait l’histoire à tout le monde, d’un bout à l’autre. On l’écoutait. Quelques-uns l’approuvaient ; beaucoup l’encourageaient dans son idée. Le pope arriva.
— Bonjour !
— Dieu t’aide et te bénisse, père !
— Dieu vous bénisse !… Qu’y a-t-il chez vous, Marinko ? Que faites-vous là, vous autres ?
— Voici ce que c’est, pope : nous allons nous séparer, Marko et moi.
— Vous séparer ?… Vous n’avez pas de raisons pour cela !
— Il le faut.
En ce moment on cria :
— Voici Marko ! Voici Marko !
Tout le monde se tut.
Marko sortit de la maison tête nue et blême. Il regarda la foule et cria :
— Que veulent ces gens-là ?
Le kmet commença à frapper la terre de son bâton :
— C’est Marinko qui nous à fait venir, dit-il.
— Pourquoi ?
— Tu le sais bien pourquoi, Dieu merci, répondit durement Marinko.
— Je ne le sais pas.
— Eh bien ! je veux me séparer !
— Ah ! c’est pour cela ?
— C’est pour ça, oui.
— N’as-tu pas honte, malheureux, de faire avec tes cheveux gris ce que tu n’as jamais fait étant jeune ? N’as-tu pas honte ?
— Assez ! Je veux me séparer, rien de plus.
— Bien ! répondit Marko en rentrant dans la maison.
Il ressortit un instant après, les deux pistolets d’argent du vieux Pantelitch dans les mains.
— Arrive ici, frère ! dit-il.
Marinko approcha.
— Tu veux te séparer ? lui demanda-t-il d’une voix si forte qu’elle retentit par tous les coins de la cour.
— Oui.
— Tiens ! Et il lui tendit un pistolet.
Marinko prit l’arme.
— Allons, maintenant ! cria Marko.
— Quoi ?
— Séparons-nous ! Et il dirigea son pistolet sur Marinko.
Marinko pâlit.
— Je ne veux pas me séparer ainsi ! dit-il.
— Comment veux-tu faire ?
— Je veux que nous partagions tranquillement notre bien.
— Ce bien-là n’est pas à partager. Ainsi donc, dépêche-toi ! Nous sommes frères, nous avons été portés dans le même sein ; nous ne devons pas être étrangers l’un à l’autre. Ce que nous avons appelé nôtre ne s’appellera jamais mon et ton, mais toujours nôtre.
Ses paroles éclataient comme des coups de foudre ; ses regards étaient autant d’éclairs….
— Mais je ne veux pas me séparer de cette manière-là !
— Et moi je le veux ! Et si tu refuses, rappelle-toi bien que tu ne te sépareras jamais !… Tire, frère ! Tire ! Si tu me tues, vis ensuite à ta guise ; si je te tue, je me tuerai ensuite !… Puisque les bonnes paroles ne servent de rien avec toi, il faut bien que je défende par les armes l’ordre de l’ancien !…
Marinko laissa tomber à terre son pistolet, et sauta au cou de Marko, l’embrassant et le serrant sur son cœur…. Tous les assistants éclatèrent en sanglots.
— Ô frère, je t’en prie, pardonne-moi ! sanglota Marinko.
— Dieu nous pardonne à tous deux ! répondit Marko à travers ses larmes.
— Et elle…. Maudite soit la mère qui l’a mise au monde ! Je lui arracherai le chignon.
— Si tu l’avais fait plus tôt, nous n’en serions pas venus là !
— Ne m’en garde pas rancune, petit père.
— Dieu m’en garde !
Les voisins regardaient attendris. Les larmes coulaient ; le pope priait ; les gens de la maison s’embrassaient en sanglotant, et le Seigneur, du haut du ciel radieux, bénissait la concorde rétablie entre les deux frères….
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Traduction d’Auguste Giron, parue dans la Revue internationale, n° 18, 1888.

« « La création littéraire et le rêve éveillé ». Sigmund Freud
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