« Le Péché de Cholpane ». La nouvelle de Mağjan Jumabay août 23, 2019 – Publié dans Littérosa

Mağjan Jumabay

Mağjan Jumabay, poète et écrivain kazakh du XXème siècle, publiciste et pédagogue, militant du mouvement Alach-Orda. Né en 1893 dans la région du Kazakhstan septentrional, il est considéré comme le deuxième grande poète kazakh après Abay Qunanbayuli. Accusé d’activité antisoviétique et emprisonné en 1929, Mağjan Jumabay est tombé victime des répressions staliniennes, comme d’ailleurs toute l’élite intellectuelle kazakhe de l’époque. Il a été fusillé en 1938. Son nom a été réhabilité en 1960 mais il faut attendre 1989 pour voir ses œuvres publiés de nouveau.

Un mot sur « Le péché de Cholpane »

Cette nouvelle a été publiée en 1923 dans une revue littéraire. C’est une de rares œuvres de Mağjan Jumabay qui a pu être conservée jusqu’à nos jours. Comme conséquence de la répression exercée contre l’auteur, ses œuvres littéraires étaient interdites. Ce n’est qu’en 1989 que « Le péché de Cholpane » a été réédité. La nouvelle a été traduite en russe.

Traduit par Talgat Abdrakhmanov

Chers lecteurs, nous cherchons les sponseurs pour la réalisation de la publication de l’ouvrage «Anthologie de la littérature kazakhe du XIXe siècle à nos jours». Si vous souhaitez d’être partenaire pour ce projet n’hésitez pas nous contacter par email: contact@editionskapaz.fr
L’équipe de Kapaz

Le projet du livre «Anthologie de la littérature kazakhe du XIXe siècle à nos jours l’ouvrage intitulé»

Le Péché de Cholpane

I

L’année où Cholpane s’est mariée avec Sarsenbaï, elle ne disait « Il n’y a pas d’intérêt de la vie sans enfant » que lorsqu’elle se retrouvait avec les jeunes mariées de son âge en dehors de la maison. A la différence de beaucoup de filles kazakhes qui se mariaient à contrecœur, en échange de bétail en guise de dot, Cholpane avait épousé son bien-aimé. La première année de son mariage elle ne voulait pas d’enfant. Quelque soit l’endroit où elle se retrouvait avec son mari : dans l’intimité du lit conjugal ou dans ses bras, elle faisait toujours ce vœu en son for intérieur « Oh mon Créateur, ne me donne pas d’enfant ?! ».

« Si j’avais un enfant, ma belle vie se dégraderait » pensait Cholpane…Si un enfant naissait, ce serait comme une épine qui pousserait entre elle et son mari…Cholpane pensait avec crainte qu’après la mise au monde d’une troisième personne entre les deux amoureux, leur amour, fort et enflammé, serait détruit, affaibli, refroidi.

Tant de fois au cours de la nuit ou à l’aube, elle priait en pensées « Ne me donne pas d’enfant ! ». Au moment où l’aube se levait, si quelqu’un se mettait en prière salissant son front sur l’argile du sol ou en le frappant contre une pierre, en demandant à Dieu une vie heureuse, un bonheur ininterrompu, une richesse constante, et surtout une descendance, Cholpane, elle, avait tant de fois soupiré en suppliant le Créateur : « Ne me donne pas d’enfant ! ». Elle avait souhaité ne pas avoir d’enfant, non parce qu’elle détestait les enfants, mais pour que le fil d’amour, plus tendre que la soie, entre son homme et elle, ne soit pas rompu, pour qu’une autre créature ne vienne troubler leur amour sacré et la confiance qui réunissait ces deux êtres.

Qui peut savoir si le vœu inconscient d’un jeune cœur a été réalisé, mais cela fait trois ans qu’elle est mariée, Cholpane n’est toujours pas tombée enceinte, et elle en était très contente. Même si, entre elle et son mari, le feu de l’amour ne s’était ni enflammé ni éteint, au moins, il restait stable, elle pensait que c’était grâce à l’absence d’enfant. Pendant ces trois ans son mari n’avait pas eu l’air de souhaiter un enfant, pendant ces trois ans il ne semblait rechercher que des étreintes, chaudes comme la braise et douces comme le vent. C’était quasiment dire que Cholpane était le début et la fin de ses prières, ou le début et la fin de sa vie. Dans le monde ce n’est pas la mer qui est profonde mais l’âme de l’homme. Qui sait ce qu’il y avait comme désir ou pensée aux tréfonds de l’âme de son mari, se disait Cholpane. Bref, au fil de ces trois ans Cholpane n’a entendu aucune parole et n’a vu aucun signe qui aurait pu infléchir son sentiment. Ou bien, elle n’a jamais entendu son bien-aimé dire « La vie sans enfant est une existence vide », une phrase que tant de gens pouvait prononcer.

Pour un amoureux ce n’est pas le verset du Coran qui est sacré, mais la parole de son conjoint, que peuvent faire les paroles des autres !

Les mois passaient les uns après les autres, ainsi que les années, et l’idée de Cholpane sur l’absence d’enfant s’est consolidée de plus en plus.

Mais… en général, si la nature, de même que la vie et les réflexions des hommes ne sont pas prêtes à changer, le changement quand il tarde à venir, survient toujours brusquement. En deux mois, trois mois, disons un automne. Dans ces moments-là, l’homme ne sent pas l’automne venir. Et soudainement, en une nuit il sentira l’automne ridé et pluvieux arriver.

La pensée de Cholpane a changé en une nuit. C’était lors d’un long soir d’hiver infini comme le fil d’une quenouille. Au crépuscule d’une journée, après s’être occupé du bétail, le mari de Cholpane était parti chez un ami du même âge Nourjane pour papoter. Nourjane s’était marié il y a cinq ans. Il avait eu trois enfants au cours de ces cinq années, deux garçons et une fille. Sarsenbaï, le mari de Cholpane est resté longtemps chez Nourjane. Ce n’était pas une longue conversation avec Nourjane qui l’avait retardé mais ses trois enfants. Il n’y avait pas de sujet précis de conversation, mais tout le monde resta assis, émerveillé à contempler les trois enfants. Les deux garçons de Nourjane semblaient chantonner en balbutiant. Après avoir retroussé leurs manches et craché dans leurs mains, ils se sont agrippés pour lutter l’un contre l’autre, leurs pieds s’entremêlèrent et l’un tomba sur l’autre. Tous ceux qui étaient éclatèrent de rire, et ils appelèrent les enfants tour à tour pour les embrasser. Le père de Nourjane demanda à ses petits-enfants de venir et il les embrassa partout jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’endroit vide de bisous. Les bêtises de la benjamine de Nourjane étaient particulièrement attendrissantes.

Sarsenbaï est resté longtemps au milieu du brouhaha des enfants chez Nourjane. Il a rigolé aussi avec tout le monde. Lui aussi il a embrassé tour à tour les enfants. Au moment où il est sorti de chez Nourjane, tout le village dormait déjà. Lorsqu’il rentra dans la maison, Cholpane était déjà couchée mais elle ne dormait pas encore. Il s’est déshabillé et s’est couché à côté de Cholpane et commencé à raconter les sottises des enfants de Nourjane. Il n’a pas émit de regret en disant « Nous n’avons pas d’enfant », bien au contraire il en parlait tout en riant.

Alors que la conversation se prolongeait, Sarsenbaï à simplement dit qu’il était vrai que « Une maison avec des enfants est un bazar, mais sans c’est une tombe ». Une idée traversa l’esprit de Cholpane « Depuis trois ans mon souhait de ne pas avoir d’enfant était une erreur mais une erreur involontaire, sans enfants notre vie se transformera en tombe ». Toutes sortes de pensées ont défilé devant les yeux de Cholpane à cet instant « qu’avec le temps l’amour passionnel entre eux pourrait s’éteindre comme une bougie qui fond, que la chaleur de leurs étreintes sera plus stable tout au long de leur vie, que c’est l’enfant qui va les relier fortement lorsque les sentiments de leurs deux cœurs s’affaibliront, et qu’un enfant est un lien entre l’homme et sa femme ».

Sarsenbaï a longtemps raconté des bêtises des enfants tout en rigolant. Lorsqu’il rigolait de bon cœur, Cholpane riait aussi. Mais ce n’était pas l’âme de Cholpane qui s’en amusait, mais son visage.

Après un proverbe cité par Sarsenbaï, des idées toutes sombres comme un serpent noir ont commencé à étreindre son cœur léger comme le vent et son âme volatile comme un faucon et à l’empoisonner. Les unes après les autres les idées noires comme le bleu foncé des vagues d’une mer sans fond se succédées. Ce désir fou qui a duré trois ans. Quelque part la vieillesse apparaît au loin. La vieillesse triste comme un automne dont le feu s’éteint transformé en cendres toutes grises. La vieillesse qui coupe les ailes de l’âme et qui éteint l’élan d’un cœur. Si ce n’est pas un enfant à ce moment-là, qui peut donner un rayon du soleil à une vie qui est en train de s’éteindre, qui peut la réchauffer ? Si ce n’est pas un enfant, qui à ce moment comblerait une vie vide comme l’enveloppe d’une herbe sèche dont les grains ont pourri ? Non ! Arrête avec la vieillesse qui est trop loin. Est-ce que cette vie suffira pour l’atteindre, même aujourd’hui sans parler de cette vieillesse, n’est-elle pas presque vide de vie? Le sentiment de l’amour dont on prétend qu’il n’y en a pas de plus fort au monde, a-t-il suffi seulement à tisser des liens entre elle et son mari pour trois ans, et maintenant, ne s’est-il pas fané tout seul ? L’inconscience de Cholpane qui avait souhaité de ne pas avoir d’enfant pendant ces trois ans. Et maintenant à cause de l’absence d’enfant, cette belle vie ne s’apprête-t-elle pas à se transformer en une tombe abandonnée ? Et voilà, la conclusion de ces réflexions tourbillonnantes comme des vagues d’une mer sombre.

Sarsenbaï s’est endormi depuis un moment. Mais Cholpane s’est empoisonné l’esprit avec ces idées et n’a pas fermé l’œil. Cette longue nuit d’hiver s’est rallongée comme les cheveux du diable. Les pensées de Cholpane se sont de plus en plus approfondies et assombries…

Lorsque l’aube dorée s’est levée à l’est, Cholpane a eu peine à murmurer « O Créateur, donne-moi un enfant ! » et s’est adonnée aux pleurs comme une fillette en demandant un enfant à Dieu.

II

Depuis cette nuit-là, Cholpane ne souhaitait qu’un enfant. En se couchant, en se levant, en dormant elle prononçait soit à haute voix, soit en son cœur la prière « Créateur, donne-moi un enfant ! ». Mais les mois passaient les uns après les autres, et le souhait commençait à s’user. Le cœur se fatiguait à force de battre, le souhait, le cœur, la vie était usée. Des nuits et des nuits, les larmes s’écoulaient non pas des yeux, mais du cœur. Elle est devenue pieuse, soignée, faisait des ablutions et la prière. Tous les jours, elle se réveillait au lever du soleil pour faire la prière du matin, égrainer le chapelet et dire les louanges à Dieu, cependant pas d’enfant. Cholpane n’a dit à personne que la cause de cette transformation était un enfant. Elle ne l’a même pas dit à Sarsenbaï, lui, qui était plus proche que personne d’autre. A cause de cela, le caractère de Cholpane a paru étrange à Sarsenbaï et pour son entourage. Ses proches et des étrangers s’esclaffaient, se moquaient d’elle. « Tu veux devenir sainte ou quoi ?» rigolait Sarsenbaï. Les gens aux alentours surnommaient Cholpane, « la bru sainte », « belle-fille sainte », « belle-sœur sainte ». Les personnes âgées ou de son âge comme les enfants se moquaient d’elle. Mais Cholpane ne parlait à personne de la douleur de son cœur. Même si elle leur en avait parlé, auraient-ils compris ? Généralement, c’est une chose improbable qu’une autre personne comprenne le secret du cœur d’un homme. Ce n’est pas la mer qui est profonde mais l’âme de l’homme. L’objet qui est au fond de l’eau ne sort que lorsque le vent se lève. Le secret au fond de l’être ne sortira pas, même si le chagrin le fait basculer. Même si ce secret sortait, c’est seulement une lueur dans l’ombre du chagrin et du secret. Il n’y a pas d’énigme plus compliquée que l’homme. L’homme est une énigme sans résolution. C’est seulement sa mort qui pourrait en être la clé. Ses pensées, bien qu’elles ne soient pas aussi bien rangées comme le chapelet au côté de Cholpane, son âme s’est heurté aveuglement à ces idées. C’est pour cette raison aussi que Cholpane n’a pas tenté de faire sentir ses chagrins à personne. Quoi qu’on dise, elle était seule au sein de sa famille et en dehors d’elle. C’était une plaie fermée, elle se brulait toute seule, pleurait, en avait assez de ce monde et elle était devenue pieuse. Elle demandait un enfant, mais elle n’en avait toujours pas un.

Un enfant, qu’est-ce que Cholpane n’avait pas fait comme bêtise pour cet enfant! Elle a reçu la bénédiction du mollah qu’elle a rencontré. Elle s’est fait charmer par un rebouteux. Elle a commandé une potion chez un khoja célèbre. Lorsque le khoja aux joues toute rouges comme un bouton ressemblant à un bœuf de cinq ans, regarda l’eau et puis cracha sur Cholpane, elle rougissait parfois et pâlissait à d’autres, et approchait son visage de la bouche de ce dernier, pour que l’haleine « sainte » du khoja entre en elle. Trouvant tout le temps une excuse « Mes yeux noircissent, ma tête tourne », pour consulter un chaman. Et encore, qu’est-ce que Cholpane n’a pas fait! Elle a fait tout ce qu’une personne puisse faire quand elle se brûle intensément. Mais les années se sont succédées les unes après les autres et toujours pas de signe d’enfant. Elle ne s’est pas fatiguée de prier. Il n’y avait plus de larmes dans ses yeux. Elle était déçue de ce monde. Elle était devenue pieuse, avait sacrifié un cheval et un mouton à des saints : « Donne-moi un enfant, Créateur! »- disait-elle. Mais son souhait n’a pas été exaucé, ce fut une chanson sans fin. Les larmes de ses yeux, coulaient comme une rivière, absorbées par le sol, son vœu s’est épuisé ainsi que sa vie. Cholpane n’a porté aucun enfant. Combien de fois elle s’est plaint, combien de fois elle en a pleuré, Dieu ne lui a pas donné d’enfant. Qui sait, peut-être son Dieu a raison de ne pas lui permettre d’enfanter. Peut-être est-ce dû aux prières des premières années « Ne me donne pas d’enfant » qui a été accepté et écrit sur un tableau qui ne s’efface pas et que l’on ne peut plus corriger. Ce dernier souhait de Cholpane est de fait vide, inutile et caduc. « Pas de marchandage ! » comme disent les grands commerçants, qui peut savoir, peut-être Dieu a aussi un sal caractère. En effet, son Dieu est aussi un commerçant mal élevé et sans vergogne. Il paraît qu’il a un caractère d’un seigneur irrespectueux et hautain.

S’il n’avait pas ce caractère, est-ce qu’il aurait chassé Adam notre père du paradis tout nu, sous prétexte qu’il n’avait pas respecté l’ordre ? Aurait-il transformé Azazel en démon parce qu’il ne l’a pas adoré? Qui sait, si son Dieu n’a pas mis sur la ceinture de Cholpane un signe de malédiction? En tous cas, il n’a pas donné d’enfant à Cholpane. Au bout de toutes sortes d’actions de grâce : potions, incantations, crachats, coups, prières, jeûnes, aumônes, sacrifices, Cholpane finalement est épuisée. Elle a compris qu’il n’y avait aucune utilité de poursuivre ces offices divins. Son souhait n’était pas entendu, elle était déçue de Dieu, sa pauvre vie passa comme un vent qui souffle. La vie est comme une voiture.

Une voiture sans âme qui ne sait pas s’arrêter, ni se fatiguer. Qu’est-ce que cela peut lui faire que quelqu’un pleure du sang au lieu des larmes, que quelqu’un perde l’espoir comme fane une fleur, que quelqu’un ait les mains, les pieds, la tête, tout le corps, et pas seulement le corps mais aussi l’âme, le cœur écrasés sous les roues. La vie qui ne sait pas se retourner, qui ne connaît pas la pitié, ne s’est pas retournée non plus pour regarder Cholpane dont le cœur saignait, dont les ailes étaient coupées et dont l’âme était en train de mourir. La vie court rapidement comme un torrent qui tombe des montagnes, bouillonnante d’écumes, elle sort de sa bouche comme de tout son corps. À chaque minute de la vie chacune des étincelles des pensées et de l’âme de Cholpane mourait.

La vie court, le souhait s’use, pas d’enfant. Que faut-il faire maintenant ? Non, que les prières, les mollahs et les khojas aillent au diable ! Que disparaisse sa soumission ! Que son Dieu qui tient ses promesses, hautain et têtu soit présent ! Non, la clé pour avoir un enfant ne doit pas être dans le ciel mais dans l’homme lui-même.

Peut-être est-ce lié à l’homme et la femme. Qui sait, peut-être le fait que Cholpane ne soit pas tombée enceinte jusque là est de sa faute qu’elle n’a pas pu être une vraie femme. Est-ce peut-être dû au fait qu’elle couchait avec son mari, s’allongeant insoucieuse, ressemblant à toutes les femmes kazakhes qui font un travail banal. Lorsqu’elle rejoignait son mari, elle ne se donnait pas à lui avec tout son corps, ni toute la flamme de ses étreintes qui devait être faible, le feu de son amour devait être moindre…

Ces pensées douces et venimeuses à la fois l’ont conduit à coucher autrement avec Sarsenbaï. Son corps s’est transformé en incendie, ses étreintes en flamme et sa bouche en feu. Quand elle s’apprêtait à coucher avec Sarsenbaï, elle était comme un chevreau sous l’emprise du lasso, semblait comme une adolescente de treize ans qui tremblait en voyant pour la première fois un homme. Quand elle l’enlaçait, elle se serrait si fort en se collant contre les côtes de Sarsenbaï. Elle embrassait Sarsenbaï avec une telle passion et tellement d’énergie qu’elle semblait lui jeter du feu au visage. Comme un poisson étourdi dans les bras venimeux de Cholpane, Sarsenbaï, ramolli comme une personne qui a des nausées après un empoisonnement, se moquait d’elle : « Ah, la veille rosse, tu veux faire le coursier ! » Cette plaisanterie de Sarsenbaï mettait du sel sur son cœur blessé. A ces moments-là, elle avait des larmes aux yeux comme des perles brillantes. Elle était à bout de nerfs parce que Sarsenbaï, qui était la personne la plus proche ne comprenait pas les secrets de son âme et les chagrins de son cœur, celui-ci était rempli de poison. Elle lui en voulait vraiment car pour un enfant, elle était devenue un objet de moquerie, il l’avait traitée de « religieuse » lorsqu’elle était devenue pieuse, en avait eu marre de ce monde de piété, qu’il la traitait maintenant « coursier » dans les moments de folie, quand elle donnait tout son corps pour cet enfant.

Un enfant… est-ce vrai que tous les deux n’ont pas d’enfant ? N’est-il pas la solution nécessaire pour tous les deux ? Pourquoi Sarsenbaï ne cherche-t-il pas avec elle ce manque commun ? Pourquoi ne ressent-il pas que la vie est vaine sans enfant ? Pourquoi ne descend-il pas avec Cholpane dans ce feu de recherche, pourquoi il ne se brûle pas ? Si n’importe quel homme fait tout lorsqu’il s’agit d’avoir un enfant, pourquoi Sarsenbaï ne prononce-t-il même pas le mot enfant ? Soit… soit… non…pas possible… pas possible… qui sait… non… alors, pourquoi il ne cherche pas un enfant ? Pourquoi… pourquoi… vraiment il est… ou bien est-il un homme stérile ? Mon Dieu, oh mon Dieu… Et s’il était véritablement stérile, et si ce n’était pas à cause de la pratique légère de la religion ni même d’une frigidité, mais à cause de la stérilité de Sarsenbaï ! La blessure qui hante Cholpane depuis cinq ans, est-elle une plaie qui ne guérira jamais ? Les larmes chaudes qui coulent sur le tapis de prière, les étreintes enflammées, les baisers du feu, tout cela sans effet, sont-ils parti avec le vent ? Est-il devenu un mot banal, enfant, un rêve inaccessible ? Alors, la vie qui reste s’envole nue, comme un boulot privé de ses feuilles ? La vie accompagnée d’un amour passionnel va se séparer petit à petit comme deux arbres déformés. L’amour qui s’enflammait rapidement se ralentit-il peu à peu ? S’éteint-il en se consumant ? Si l’amour s’éteint, qu’est-ce qu’il reste d’intéressant à la vie ?

Sans doute, Sarsenbaï est stérile. C’est pour cela que l’on n’a pas d’enfant. Puisqu’il n’y a pas d’enfant, je suis malheureuse… si je suis malheureuse, est-il heureux Sarsenbaï ? Son cœur ne s’enflamme-t-il pas ? L’enfant est le feu qui réchauffera la vie des vieux jours, n’en a-t-il pas besoin ? Pas de doute, si je suis malheureuse, Sarsenbaï est aussi malheureux.

Alors, qui peut faire sauver le bateau de la vie qui est en train de couler contre le roc du bonheur?

Cholpane. Seule Cholpane. C’est Cholpane qui est obligée de faire cela pour une vie, pour deux vies.

Même si elle faisait un péché plus haut que la montagne et plus profond qu’une mer, elle doit accoucher d’un enfant. Ne pardonnerait-il pas le Créateur

pour un péché accompli pour la bonne cause. Non, Dieu est miséricordieux, il pardonnera. Dieu pardonnerait, mais est-ce que l’homme lui pardonnerait ?

Vole mais trouve du bétail Aie l’amant mais trouve un enfant.

Qu’elle soit maudite la personne qui a inventé ce proverbe ! Malédiction !..
Ô, Créateur ! Pardonne, pardonne-moi…
C’était la huitième année de son mariage avec Sarsenbaï et elle s’empoisonnait avec ces idées noires et ruisselant de larmes chaudes…

III
Le mois du mai, le village s’est installé à côté de l’hivernage. Il est midi.

Il y a un peu de vent. Pas beaucoup de moustiques. Les nuages d’un gris laineux bougent indolemment dans le ciel. On dirait même qu’ils sont entièrement couverts de laine…Les poulains sauvages tirent capricieusement sur leurs attaches et s’entêtent malgré les douleurs au cou. À leurs côtés des juments plus âgées leur caressent de temps en temps la queue et le dos en y mettant tout le poids de leur corps.

Elle semble leur dire: «Mon petit poulain, tu auras mal au cou, l’entêtement ne sert à rien ». « Qu’est-ce qui se passe? Qu’est-ce qui t’arrive mon poulain ? » s’inquiètent les jeunes juments. Un vieil étalon bouge ses oreilles de temps à autre en signe de mécontentement de cette attitude des jeunes juments « Oh pauvre serviable, patiente, il n’y a pas de mal ! ». Les moutons ne sont pas encore rentrés du pâturage. Les agneaux affamés de l’étable bêlent pour se plaindre…

A ce moment précis, Cholpane, assise devant sa yourte blanche s’étire comme un chat et se réchauffe au soleil. Elle semble coudre quelque chose. Mais en vérité elle ne coud pas. Elle était en train de penser à ses idées pécheresses qui la hantent comme un saint depuis 3 mois. Ça fera un mois que Cholpane s’est décidée à commettre le péché. Elle s’est résolue à tromper son époux Sarsenbaï pour un péché bienfaisant, pour satisfaire le vœu de son cœur, avoir un enfant. En début de soirée, Sarsenbaï va en ville. Puisqu’elle s’est décidée à le faire, à quoi sert de tarder pour s’empoisonner davantage ? Bon, pas la peine de reporter, mais qui serait le meilleur parti?

Quel serait le meilleur père pour le futur enfant ? Le gardien de chevaux Adamqoul… C’est vrai que si l’on couche avec un serviteur, le secret ne se propagera pas, « le chaudron couvert restera fermé ». Mais… Quel enfant va naître d’Adamqoul? Ce n’est qu’un esclave qui va naître d’un esclave? Entendu, que l’enfant ne soit pas un esclave mais un fils. Si l’enfant doit naître, qu’il en soit ainsi…au lieu d’un enfant timide et esclave, qu’il n’y ait rien. Non ! Au diable Adamqoul ! Bon, qui encore ? Il n’y a personne ? Il n’y a personne qui soit digne de salir les ailes blanches de l’amour, et surtout d’être digne de devenir père de son enfant. Il n’y a vraiment personne ? Choybaï… non… Joumaghali… non… Azimbaï… Azimbaï… comment serait Azimbaï ? Enfant d’un père noble, jeune, en bonne santé, sympathique. Il doit avoir dix-huit, dix- neuf ans, pas plus. Grand. Ses omoplates peuvent contenir deux personnes. Toujours souriant, des yeux marron. Ses moustaches noires comme la soie poussent à peine. Oh la la, depuis trois ans que cet Azimbaï était attentionné en l’appelant « belle-sœur » ? Il est encore jeune sans expérience : lorsqu’il parlait à Cholpane, il répétait ce que disaient des jeunes adultes. « Les vœux des jeunes sont identiques, comme les nœuds d’une étoffe de soie sont identiques …»

Quand ces idées imbriquées comme les fils torsadés sortant d’une l quenouille lui venaient à l’esprit, les lèvres de Cholpane semblaient sourire…

A ce moment précis, Azimbaï a surgi de derrière la maison en disant : « Bon courage, belle-sœur! » et s’est mis sur le côté contre Cholpane. Comme dit le poète « la trace du cœur ne reste pas inaperçue sur le visage », lorsqu’elle a vu Azimbaï, le cœur de Cholpane s’est serré, elle a alterné la pâleur et la rougeur. Elle a eu l’impression qu’elle avait commis son péché et qu’une personne l’avait surprise et qu’Azimbaï était au courant de ses idées pécheresses.

-Ah belle-sœur, tes mains ne se reposent pas les jours et les nuits. Pourquoi tu couds ? a demandé Azimbaï et il a pincé la cuisse de Cholpane faisant semblant de toucher sa robe.

-Arrête ton manège coquet ! Tu es étrange ! Ton gentil frère va sortir en ville ce soir. Je suis en train de réparer la manche de sa chemise. Il a dit que toi aussi tu iras en ville.

-Ah bon, mon frère va en ville aujourd’hui ?.. Bon, belle-sœur, tout ce que je dis depuis trois ans cela va rester sans suite toute la vie ? Ton cœur est une pierre qui ne sait pas s’attendrir et avoir pitié !..

-Tu recommences ! Monsieur le séducteur, qu’est-ce que tu viens me bourrer le crâne ? Va parler aux filles mûres qui sont là-bas.

– T’ai-je demandé une fille? Au diable toutes ces filles de peu. Tu n’as pas entendu le dicton « On offre un foulard à son semblable » ?

-Tu perds déjà la tête, alors que tu n’as pas encore vingt ans. Suis-je ton égale, moi, mariée depuis huit ans à quelqu’un ?

Elle a souri en disant cela, et a regardé Azimbaï en le jaugeant clignant de l’œil comme un chat gâté. Azimbaï, confus et intimidé par ses paroles et par son regard lui répond :

-Non, je voulais dire que je t’aime bien. Mon Dieu, quelque soit le nombre d’années, la femme qui n’a pas porté l’enfant sera-t-elle sa tombe ?

Azimbaï a eu honte de ses mots. Il a senti qu’il a éloigné Cholpane en prononçant le mot « enfant » et ouvert la plaie de son cœur, puis incapable de continuer la phrase interrompue, au lieu de parler, il a pincé très fort la cuisse gauche de Cholpane.

Cholpane a ôté les mains d’Azimbaï et s’est mis à réfléchir tout en regardant sa robe :

-C’est peut-être vrai que tu m’aimes, mais comment veux-tu que je trompe ton gentil frère ? Comme disent les enfants : « Commettons un vol, soit, mais que fait-on de Dieu ? », que ferons-nous de Dieu ?.. En plus tu es jeune. Tu ne seras pas capable de garder le secret…

Lorsqu’elle a dit ces mots, les yeux noirs de Cholpane se sont transformés en mer très profonde. Les yeux d’Azimbaï commençaient à scintiller…Azimbaï ignorant le péché et le Dieu, s’est focalisé sur ses mots et a trouvé la confiance en lui-même.

-Est-ce moi qui divulguerai le secret ? Non, suis-je ton ennemi ? Oh, belle- sœur, tu ne sais pas que je t’aime moi…ça ne t’a pas suffi de me faire attendre pendant trois ans. Veux-tu que je vienne cette nuit ? Je viendrai…

Les mains d’Azimbaï ont failli arriver non seulement sur la chemise de Sarsenbay dont la manche était réparée mais aussi sur celle de Cholpane.

-D’accord… mais… bon…
-Laisse-moi t’embrasser…
-Patiente un peu. Voilà, il y a quelqu’un qui arrive… -Jeune homme, entre et mange un peu…

La belle nuit du doux mois de mai. Aucun nuage dans le ciel. Une lune d’or blanc surnage avec les pensées, le chagrin et le poids d’un ciel velouté bleu foncé. Qu’est-ce qu’elle cherche ? La femme séparée de son époux ? Ou la mère séparée de son enfant ?.. Les grenouilles font du bruit dans la broussaille de saulaie mouillée en dehors de l’hivernage. Coa-coa. Qu’est-ce qu’elles disent ? Disent-elles qu’il faut une âme, il faut un époux, il faut un enfant ? On entend la voix «qudiret-aw, qudiret-aw». Quel péché a-t-il fait cet oiseau toute sa vie qui ne se sépare pas du mot « Puissance »?..

Sur le lit en bois Cholpane est allongée. Avant de se coucher, elle s’est lavée avec un savon parfumé et a mis une nouvelle robe sortie de la malle. Pour qui elle s’est lavée ? Pour qui elle s’est habillée ?

Qui attend-elle ? Elle attend Azimbaï. Elle attend Azimbaï pour tromper son mari Sarsenbaï avec qui elle a vécu 8 ans en paix. Pour quoi ? Pour un enfant ! O, Seigneur, pardonne-moi, pardonne-moi… Des bruits de pas en dehors… Il a ouvert la porte puis est entré à la maison… Azimbaï vient directement au lit.. Cholpane est silencieuse. Son corps tremble comme un cheval capturé. Son cœur est serré. Il suffit qu’elle dise un mot et son cœur sortirait avec lui. Une partie de son corps est gelée. Essoufflé comme un jeune chien de chasse après la capture d’un renard, déshabillé en un clin d’œil, Azimbaï entre dans la couche.

A ce moment précis, ses yeux doivent être tout rouges comme ceux du chien de chasse. Cholpane a pensé le chasser en criant « non, va-t-en ! ». Non, elle ne souffle rien. Azimbaï est entré sous la couette et a commencé à la saisir en disant « belle-sœur ». Cholpane a murmuré comme un homme battu : « Petit, couche- toi tranquillement ». Elle voulait dévoiler ses secrets du cœur à Azimbaï avant que le péché ne rentre dans ses portes. Elle voulait arracher et montrer à Azimbaï ce qui rongeait son âme. Elle voulait lui dire pourquoi son cœur était de pierre afin d’éviter la déroute, mais son cœur fond aujourd’hui. Elle voulait exprimer que ce n’étaient pas des étreintes folles et chaudes qu’elle cherchait mais un enfant. Elle voulait partager son malheur avec Azimbaï. Mais Azimbaï ne l’a pas écouté. Comme un chien qui poursuit un lapin, depuis qu’il est rentré dans le lit, il était tout feu et flammes. Sans rien dire, il a commencé à masser le corps de Cholpane. Le jeu finit…Cholpane était allongée comme un cadavre. Alors qu’Azimbaï, fou et enivré, était absorbé par ce jeu, les larmes transparentes et chaudes coulaient des grands yeux de Cholpane sur l’oreiller douillet. Les larmes de ses yeux et de l’âme de Cholpane n’y faisaient rien. Il était préoccupé par le corps de Cholpane…L’oreiller douillet au dessous de la tête de Cholpane était tout mouillé. Lorsque le visage d’Azimbaï a touché l’oreiller après minuit, il a dit « Pourquoi tu pleures ? Tu es vraiment une religieuse ». C’est ce qu’a compris Azimbaï inconscient. ..

L’aube se lève… Il a embrassé la joue de Cholpane et a dit : « Je rentre, demain je viendrai plus tôt. Cholpane, épuisée de ses pleurs, allongée comme un bébé s’apprêtait à dire « Non, ne reviens plus ! » mais que cherchait-elle ? Un enfant. Ça serait bien, si j’avais un enfant de cette nuit, sinon… cette nuit ne sera-t-elle pas un fardeau de malédiction pour Cholpane le restant de sa vie ?

Ce péché ne restera-t-il pas toute la vie un péché ?.. Cholpane a essuyé ses larmes avec la manche en murmurant : « Viens, jeune homme… viens.. viens ».

IV
Cholpane est enceinte. C’était un vœu qu’elle avait attendu longtemps

cinq ans déjà. La vie empoisonnée a fleuri. Le péché n’est pas resté un pêché, il est devenu une bonne cause. Qu’est-ce qu’elle était contente lorsqu’elle a appris qu’elle attendait un bébé, est-ce que ses sourcils se sont assombris ? Est-ce qu’elle a cessé de rire les jours et les nuits ? Si elle restait un peu toute seule, elle caressait avec ses mains son ventre, elle embrassait ses mains, la folle Cholpane tournait dans tous les sens en murmurant à l’intention de ce bout de viande sans âme. Folle Cholpane ! Bon, son manque était comblé. La maladie qui l’a poussé à la folie et au péché, a disparu. Alors comment comprendre que Cholpane n’a pas rompu des liens avec Azimbaï ? Est-ce que vraiment elle a pris un mauvais chemin ? Est-ce que son amant est devenu une habitude? Non, Cholpane est-elle une femme qui prend un amant comme exemple, et le mauvais chemin comme habitude ? Alors ? Il n’y a pas de réponse à cette question. Ce n’est pas la mer qui est profonde, c’est l’âme de la femme qui est profonde. Il est possible de connaitre la chose au tréfonds de la terre, mais impossible de connaitre le caractère et l’âme d’une femme. Parfois elle est un enfant qui joue avec le feu sans craindre de se brûler. La femme qui est la déesse pour l’homme, peut créer mais aussi détruire, faire aimer et aussi souffrir. La femme est une esclave pour l’homme, elle est un sol au-dessous de ses pieds, elle devient l’ombre de l’homme, elle disparaît d’elle-même. Si c’est la femme qui domine, l’homme brûle et s’enflamme. Mais elle n’oublie pas qu’elle est un individu à part entière et ne se détruit pas. Si c’est l’homme qui domine, la femme n’est plus un être, elle n’est plus rien. Elle devient folle. Elle perd sa capacité à parler. Surtout si elle n’est pas une femme méchante. Dans ces moments-là il n’y a pas de doute que cette femme soit l’esclave de l’homme et soit soumise. Cholpane était une de ces femmes. Son corps ne se séparait pas de son âme et son âme de son corps. Si elle se donnait à quelqu’un, elle était une femme qui se donnait totalement. Cholpane a pensé qu’en donnant temporairement son corps à Azimbaï, elle sauverait son âme. Mais ses idées et ses actes ne correspondaient pas. Au bout de trois-quatre mois, l’âme de Cholpane est devenue l’esclave d’Azimbaï, elle s’est attachée à lui solidement. L’âme de Cholpane n’a pas moins souffert de la séparation d’Azimbaï que de la recherche d’un enfant. Cholpane qui n’était pas habituée dès son jeune âge à pleurer, a pleuré des nuits et des nuits. Mais peut-on corriger l’âme avec des larmes? Cholpane n’a pas pu y arriver. Lorsqu’elle voyait Azimbaï, sa tête chavirait, son corps tremblait, sa langue se nouait. Cholpane ne savait même pas comment elle se soumettait aux attouchements d’Azimbaï, celui-ci, chaud et ivre, la dévorait comme un objet sans âme. A dire vrai, ce fou d’Azimbaï ne lui donnait même pas la possibilité de parler et de réfléchir. Bon, quoi qu’il en soit, peut-être est-ce le destin, puisqu’il était le père de l’enfant qui était dans son ventre, elle ne devait pas rompre avec Azimbaï. Peut-être que ce n’est pas un péché. Si Sarsenbaï qui est son mari officiel, Azimbaï est le père de l’enfant : le Seigneur pardonnerait. Mais comment va-t-elle lutter avec une rumeur qui se répand comme une trainée de poudre. Le jeune Azimbaï, l’ivresse d’Azimbaï. Fou d’Azimbaï! Il ne sait pas cacher un secret. Il ne se soucie pas de la présence de personne.

En public il est comme un chiot qui fait la fête à son maître. Il la saisissait partout… Et les maudits ragots se propageaient dans tous les sens. Si on la nommait maintenant « la bru de mœurs légères » au lieu de « la bru pieuse », comment Cholpane va-t-elle regarder en face les gens ? L’autre jour, lorsque sa belle-mère lui a dit : « Belle-fille, pourquoi Azimbaï fréquente-t-il ton foyer et plaisante-t-il avec toi?», Cholpane aurait voulu de se faire toute petite! Maudite soit sa famille. Maudite soit sa belle-mère. Maudite soit sa vie. Sarsenbaï…Sarsenbaï qui l’aimait plus que tout au monde… L’attitude de Sarsenbaï pour Cholpane est la même qu’avant ? Pourquoi n’est-il pas de bonne humeur comme à l’époque ? Pourquoi est-il toujours pensif ? On dirait que le fil de l’amour doux, comme la soie qui réunissait ces deux personnes, s’est rompu. Maudit soit son bébé! Maudit soit son enfant qui empoisonne un amour innocent et la vie plus douce que le miel. Sarsenbaï, qui depuis huit ans ne l’a pas tutoyé, a arrêté de murmurer ses mots doux. Au moindre soupçon et au moindre détail, il l’insultait. Transforme-t-il la suite des insultes en cris et en coup de fouet ? Pourquoi Sarsenbaï a-t-il frappé Cholpane hier ? Sarsenbaï qui avant ne disait rien même si le bonheur sombrait autour de lui, pourquoi a-t-il frappé Cholpane ? Pourquoi ?

Parce que quelques tasses ont glissé de ses mains et se sont cassées, c’est pour cela ? Non. Parce qu’elle avait Azimbaï comme amant. Il la frappe sans rien dire. Pourquoi est-il silencieux comme s’il avait avalé une pierre ? S’il l’avait interrogé, Cholpane lui aurait fourni des explications. Elle aurait dit pourquoi elle a commis ce péché, pourquoi elle a pris un amant pour avoir un enfant. Non, rien du cela, il y a eu des insultes et des coups de pied. Le fil de l’amour est rompu. La vie est gâchée. Que tout le monde soit maudit ! Maudit soit ce bébé dans son ventre qui a empoisonné son existence !..

Des nuits entières Cholpane, flétrie par le malheur, face à ce dilemme insoluble, a sombré maintes fois dans la mer des réflexions, sans pour autant aller jusqu’au fond de ses pensées. Elle n’a pas pu trouver de réponse à cette énigme qui rongeait son âme à part se lamenter « Mon Dieu, tu m’a fait souffrir entre les deux feux. » Les relations avec Sarsenbaï devenaient de plus en plus compliquées. La distance entre les deux augmentait de jour en jour. Mais dans ce monde l’énigme que n’a pas pu résoudre l’homme, le temps la résolve. Même s’il y a une chose qui échappe à l’homme, rien n’échappe au temps. Le nœud qui s’était formé avec le temps entre Sarsenbaï et Cholpane a été dénoué aussi rapidement par le temps.

Les derniers jours de septembre. Le village a été installé juste avant l’hivernage. Une nuit froide, des nuages gris et froids font la course dans le ciel. Un givre blanc comme un linceul a recouvert la surface de la terre. Des veaux, attachés en dessous de la charrette, ont froid et meuglent de temps en temps. A côté d’eux, de grosses vaches soufflent sans y prêter attention. Sarsenbaï vient de partir ce matin en ville avec du bétail. Sur le lit en bois, Cholpane est allongée, couverte d’une couette en indienne. Dans ses bras dort Azimbaï en travers, comme un enfant gâté. Il ronfle. Cholpane dort aussi… Un bruit comme un craquement de charrette. Cholpane s’est réveillée brusquement. Est-ce une vache qui s’appuie contre la charrette !.. Non, la charrette. Quelqu’un sur la charrette ! Azimbaï ! « Mmmmh » a dit Azimbaï. Azimbaï ! Azimbaï ! a encore grommelé. Sachant que les mots sont inutiles, elle a pincé la cuisse d’Azimbaï.

-Ah, mais tu es possédée par le diable ?

-Aïe, oh ! Quelle honte, il y a une charrette qui arrive, lève-toi. Va-t-en. Il vaudrait mieux que ce ne soit pas ton gentil frère…

-Elle a perdu la raison ! Il vient pour voler ou quoi ?
-Oh, je te dis de te lever. Voilà, il est presque arrivé !..
Au moment où Azimbaï s’apprêtait à sortir derrière la maison, Sarsenbaï descendait de la charrette derrière la porte.

-Qui est-ce, eh ! a dit Sarsenbaï.

Au lieu d’entendre dire « C’est moi », il a vu Azimbaï de courir vers la saulaie derrière l’hivernage. Sans arrêter son cheval, Sarsenbaï est entré à la maison, jetant son manteau, et a commencé à fouetter Cholpane qui s’était couchée sur le lit. Le sang a recouvert ses yeux. Il n’a rien vu, il ne pouvait penser à autre chose. La rage a pris le dessus sur la raison, le fouet a pris le dessus sur la main. Clac-clac-clac. Cholpane n’a donné aucun signe de vie sous la couette. Elle est allongée comme une morte. La position allongée de Cholpane a mis Sarsenbaï hors de lui.

-Ah, chienne ! a dit Sarsenbay il a jeté son fouet, il a arraché la couverture, traîné par les mains Cholpane toute en pleurs, il l’a descendue du lit et a commencé à lui donner des coups de pied. Cholpane ne dit toujours rien. Elle n’a fait qu’essuyer ses yeux de sa manche. Il a donné les coups de pieds à la tête et sur ses côtes. Silence. Lorsque le talon de botte a atteint ses poumons, Cholpane a gémi « ah ». Encore un silence. Le talon a frappé son ventre. Cholpane a mis ses mains sur le ventre et a dit « Bébé ». Ce mot a mis Sarsenbaï en fureur pire qu’un loup enragé.

– Salope, ai-je demandé un enfant ? Je t’ai demandé de trouver un amant pour avoir un enfant ? Cela fait six mois que tu profanes ma confiance ! Tais-toi ! Je te tuerai chienne ! Je te tuerai ! Que je brûle une fois pour toutes au lieu de brûler tous les jours ! Crève, chienne, crève !..

Puisque Sarsenbaï a crié en disant ces paroles, tout le village s’est réveillé. D’abord, c’est la vieille mère de Sarsenbaï qui est arrivée en traînant les pieds de la grande maison, couverte de son vieux manteau. Immédiatement après elle, c’est la femme du voisin globuleux qui est arrivée, habillée avec un vieux gilet de son mari sur son corps tout nu, ses genoux sortant de ses sous-vêtements troués. Toutes les deux sont entrées en criant.

-Oïe, tu vas la tuer, mon Dieu ? Mon fils, raisonne-toi un peu.

-Je me moque de la raison, cela ne vous concerne pas. Je tuerai cette chienne, je la tuerai !

La vieille et la voisine ont voulu les séparer. Elles ont crié, elles se sont précipitées, l’une a reçu un coup de poing, l’autre, un coup de pied. Inutile. Sarsenbaï, le visage tout pâle, les yeux tout rouges, n’a pas cessé de la taper. Cholpane n’a donné aucun signe de vie. Pas un mot, on dirait qu’elle ne respire même plus. Est-elle évanouie ? Est-elle morte pour toujours ? Les deux femmes se sont rendu compte qu’elles n’auront pas assez de courage et elles se sont résolues à réunir le village. La femme du globuleux est sortie devant la porte et s’est mise à crier :

-Oh ! Vous êtes morts ? Venez ! Il y a une morte ici !
Tout le village déjà apeuré, est sorti en courant une fois qu’ils ont entendu les cris. Les femmes, ayant mis de travers leurs kimecheks et les kebis, les maris qui crachaient en faisant du bruit dans tout le village, les filles timides aux masi à pieds nus, les hommes montés sur leurs nouveaux chevaux qui marchaient en écartant leur jambes comme des gens obèses même s’ils n’étaient pas gros, habillés de manteaux aux manches amples et de cuissardes, aux braguettes de pantalons suspendues…même Temir-qoja qui ramasse le zakat,

logé chez quelqu’un est lui aussi presqu’arrivé, habillé de sa veste claire piquée avec sa canne. Sans attendre que le village se réunisse, Sarsenbaï avait cessé de frapper après les cris de la femme du globuleux. Cholpane, sans signe de vie, ne bouge pas. Sa robe est toute déchirée. Son corps, le visage, la tête tout est ensanglanté. Il y a du sang qui coule de sa bouche et de son nez. Sarsenbaï s’est assis sur le lit en bois. L’esprit vide, sans un mot. Lui-même semble être épuisé. Les gens affluent à la porte.

-Ce pauvre doit perdre la raison, a dit quelqu’un.

-Oh, quelle honte, elle n’est pas morte ?-dit une seconde personne. –Qu’elle meure cette salope !-a dit une troisième.

Brouhaha, tohu-bohu. Temir khoja a pris l’avant-bras de Cholpane et a dit « Versez de l’eau ! ». Quelqu’un a amené de l’eau et a éclaboussé son visage. Quelque temps après Cholpane a soufflé et a eu peine à dire « Allah ». –  Ne touche pas Allah, chienne !-a dit Sarsenbaï.

–  Sarsenjan, mon cher, patiente. Il n’y a pas d’homme qui ne bat pas sa femme, mais…

–  Monsieur, ne vous mêlez de rien ici. Que cette chienne meure, qu’elle meure !..

–  Sarsenjan, reviens à la raison, tuer un homme c’est…

–  Enfin, elle ne sera plus ma femme. Talaq ! Talaq ! Talaq !

–  Sarsen, la colère est un ennemi, la raison un ami, patiente. Ce n’est pas facile de se séparer de son épouse avec qui on a vécu tant d’années paisiblement. Si la nourriture devient impure, il y a un point dans la charia qui permet de la rétablir. Par exemple, si la femme a un mauvais caractère, la charia dit qu’il faut la déshabiller et l’arroser avec quarante seaux d’eau froide… Avant que le khoja dise cela, cinq-six femmes ont amené Cholpane qui venait de reprendre ses esprits… La nuit froide de septembre cinq-six femmes l’ont déshabillée complètement en la soutenant, Cholpane était encore consciente. Une femme en colère a versé sur la tête de Cholpane un grand seau en fer d’eau très froide. Elle n’a rien dit mais elle a tressauté. A cette seconde précise, sa vie a défilé dans sa tête, l’espace d’un éclair ! …Lorsqu’elle a mis la nouvelle cholpy, elle relevait la chainette de nouveau pour provoquer un tintement… Lorsque toute jeune, elle priait sa mère de la laisser jouer avec les fillettes…lorsque Sarsenbaï est venu pour demander sa main…La première nuit… Des yeux du bœuf du khoja qui la conjurait…Les moustaches noires d’Azimbaï… La femme énervée a versé un deuxième seau d’eau tout en murmurant. Cholpane a dit « Allah » à peine audible.

-Salope insolente, pourquoi as-tu besoin de citer le nom d’Allah ?!-a dit la femme.
-Ça ne fait rien, chérie, c’est la jeunesse…que Dieu te donne la piété, a dit la seconde.

Cholpane n’avait plus de mots, ni de pensées. Tant que le sang dans son corps se transformait en glace, la pensée assombrie a fané. Cholpane avait les yeux fermés constamment. Un troisième, un quatrième, un cinquième seau… Jusqu’à maintenant pendant qu’on lui versait de l’eau, son corps avait semblé de tressauter. Peu après les tressaillements se sont arrêtés…
Lendemain au midi Cholpane à ouvert à peine les yeux et a murmuré :
-Où est mon bébé ? Pourquoi ne vient-il pas me voir ?- a dit Cholpane. Elle semblait enlacer un bout de la couverture, ses lèvres ont bougé pour dire « ah » et elle s’est évanouie de nouveau…

Cholpane à fait ses adieux à la vie avec le coucher du soleil.

Fin

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayant droit ou ayant cause, est illicite et constitue une contrefaçon, aux termes des articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

« « La Salle n° 6 ». La nouvelle de Anton Tchekhov
“La création littéraire et le rêve éveillé”. Article de Sigmund Freud »