« La mariée importée ». Rahime Sarıçelik septembre 20, 2020 – Publié dans Littérosa – Tags: , ,

Rahime Sarıçelik a enseigné la langue et la littérature turques à Istanbul. Elle a travaillé en tant que lectrice pendant sept ans au Département d’études turques de l’Université de Strasbourg où elle a enseigné la littérature turque contemporaine. Elle y a obtenu en juin 2020 le grade de Docteure ès Etudes turques. Spécialité : Littérature générale et comparée (Strasbourg, France).

Elle a publié un recueil de nouvelles : Kimliksiz Öyküler (Les nouvelles sans identité) et a traduit en turc Un barbare en Asie d’Henri Michaux.

Elle est l’auteure d’articles et de nouvelles publiés dans des revues et des recueils édités en Turquie et en France.

Elle est membre du PEN club turc.


« Tu vas bien, Zerrin Abla ? Pourquoi tu fais cette tête ?

– Oui, je vais bien, ma petite Arzu ! C’est seulement qu’au moment où on allait monter dans l’avion, une femme, assez grande, s’est évanouie et qu’elle m’est tombée dans les bras. Et subitement, je me suis mise à pleurer. Tu te rends compte ? Elle a perdu connaissance devant moi, comme ça … Visiblement, la pauvre était toute seule, et n’avait personne pour l’accompagner.  Elle a dû avoir peur… » 

Alors qu’elle racontait cette anecdote à Arzu, les images du passé refaisaient une nouvelle fois surface. Zerrin se revoyait lors de son arrivée en France… Et c’était ainsi, chaque fois qu’elle se rendait à un aéroport, son cœur se serrait parce que, chaque fois, elle repensait à son premier voyage, celui qu’elle avait effectué avec son beau-père. Pendant tout le vol passé à ses côtés, elle s’était sentie si mal à l’aise. Où devait-elle mettre les mains ? Comment les jeunes mariées devaient-elles se comporter ? Elle ne le savait pas et elle le savait d’autant moins qu’elle était une mariée importée… Certes, à l’époque, elle ne savait pas que c’était comme ça qu’on appelait les filles comme elle. Elle n’avait que quatorze ans et venait d’être mariée à un inconnu. Elle avait réussi à apprendre que son mari vivait en France. Et c’était la seule chose qu’elle savait de lui. Lors de ce premier vol, de manière incessante, des questions lui avaient trotté dans la tête : « A quoi ressemble-t-il ? De quoi a-t-il l’air ? » Puis, elle s’était dit que cela importait peu, que tout le monde était mieux que Mehmet et que son père n’aurait pas hésité à la donner en mariage à ce Mehmet, si l’homme qui vivait en France n’avait pas existé. Sans compter qu’elle était l’amie de la fille de Mehmet.  

Mais voilà, il s’était passé quelque chose et son père avait tout à coup renoncé à la donner en mariage à Mehmet.  Et tout de suite, elle était allée trouver Garip pour lui faire part de sa joie. De toute façon, elle ne partageait ses peines qu’avec Garip.  

Quand elle donnait à manger à Garip, elle répétait toujours la même chose : 

« Prie pour moi, pour que j’aille en France ! A ton avis, comment c’est là-bas ? Il est mieux que Mehmet, n’est-ce pas ? Je sais que tu ne l’aimes pas non plus, ce vieux Mehmet.  N’aboie pas ! Allez, mange ! C’est le dernier bout de viande que je te donne, d’accord ? Tu vas prier, n’est-ce pas ? Prie pour que je me sauve d’ici. »

« Zerrin ! Viens ici!  

– D’accord, papa. »

Jeune, elle avait chaque fois l’impression qu’une partie d’elle-même lui était arrachée lorsque son père l’appelait ainsi.  Mais il n’y avait pas que son père, ses frères aînés aussi lui faisaient peur.  

« Ton beau-père va venir demain. Prépare-toi ! Nous allons célébrer le mariage. Après, tu partiras avec lui. » 

Zerrin s’est précipitée pour voir Garip : 

« Merci, Garip ! Ta prière a marché. » 

Il n’avait fallu que deux jours pour que le mariage soit célébré. Un mariage sans le marié… Pour elle, tout cela n’était qu’un jeu, de sorte que le mariage pouvait avoir lieu sans le marié. Quant aux personnes présentes au mariage, elles n’y voyaient aucun problème.

« Zerrin Abla, le voyage s’est bien passé ?  

– Je n’ai rien mangé. Je ne sais pas ce qu’ils mettent dans ces plats préparés. Tu comprends ? Est-ce que c’est halal, est-ce que cela ne l’est pas ? Une Turque et un étranger étaient assis à côté de moi. Je n’ai rien compris au comportement de cette fille. Je n’ai pas réussi à dormir non plus. Et en plus, j’avais soif. 

– Oui, c’est clair… Dis-moi, Zerrin Abla, les voisines de notre quartier se sont réunies pour faire des manti . On en mangera quand on arrivera à la maison. » 

Des manti, Zerrin en avait mangé le jour de son arrivée chez son beau-père. Comme, de tout le vol, elle n’avait pas osé lui dire une seule fois qu’elle avait faim – surtout qu’il ne parlait pas -, elle s’était évanouie dans ses bras, une fois sortie de l’avion.  Elle avait eu tellement honte quand elle avait repris connaissance ! Les jeunes mariées avaient-elles le droit de s’évanouir ?  Surtout le premier jour ? Avant le départ, sa mère lui avait donné de nombreux conseils, comme par exemple : 

« Tu es une jeune mariée. Ne parle pas trop ! » 

En outre, elle ne devait manger ni devant son beau-père ni devant sa belle-mère. Elle le savait parce qu’elle avait vu sa mère faire la même chose. Penser à tout cela l’avait empêchée d’avoir le temps de penser à son futur mari. D’ailleurs à l’époque, elle ne s’intéressait qu’à la France. Mais qu’est-ce qui était différent, là-bas ? Dans l’avion, elle avait bien remarqué une femme blonde qui était extraordinairement belle. Mais comme elle avait eu peur de son beau-père, elle n’avait pas osé observer cette femme, ni lui adresser la parole. De toute façon, elle ne parlait pas sa langue. En revanche, elle avait soudainement ressenti l’absence de Garip. Ce dernier avait longtemps couru derrière la voiture qui l’avait emmenée. Et Zerrin n’avait pleuré que pour lui.  

« Les années ont passé ! »  

Zerrin avait passé toute sa vie dans ce pays. Maintenant, elle avait trois fils et une fille. Même s’il était difficile d’élever des enfants dans sa culture quand on vit à l’étranger, Zerrin estimait avoir eu de la chance.  Ses enfants ne lui avaient jamais posé de problèmes.  

« Qu’est-ce que tu as dit ? Zerrin Abla ? 

– Non, rien…

– Voilà, on est arrivés, Zerrin Abla. Regarde Djevdet Bey! » 

Zerrin a observé son mari en silence. Elle avait fait la même chose, la première fois qu’elle était arrivée. Enfin, pour le dire plus précisément, ce n’est que le lendemain de son arrivée qu’elle avait pu le voir, ce mystérieux mari. Car ce n’est que ce jour-là qu’il avait pu obtenir de son chef de chantier l’autorisation de venir la voir. Elle avait tout de suite vu ses vêtements recouverts de taches de chaux mais lui, il n’avait même pas regardé son visage. 

Zerrin ne s’était même jamais demandée ce qu’elle faisait chez ses beaux-parents. Sa belle-mère ressemblait à sa mère. Et presque rien dans leur maison ne lui était étranger. Tout ressemblait à ce qu’elle avait vu chez ses parents. La France n’était donc pas un endroit si différent. Ce n’est que pendant le voyage qu’elle avait eu l’impression que personne ne lui ressemblait. Pour ce qui est du quartier où elle vivait, les habitants se ressemblaient tous. On l’appelait « le quartier turc ». Mais l’essentiel était l’intérieur de l’appartement.  Elle ne s’y était pas sentie étrangère. A la fin de la soirée, sa belle-mère lui avait montré une chambre. Dorénavant, elle allait dormir avec Djevdet.  

Soudain, elle a repris ses esprits. Aujourd’hui, cela faisait quarante ans qu’elle dormait avec son mari. Quarante ans de vie passés entre ces quatre murs. Comment n’avait-elle pas vu passer ces années ? De Kayseri jusqu’en France… Kayseri ou la France, finalement quelle importance ? Sa vie n’avait été qu’un vœu exaucé, le résultat d’une prière accomplie par un chien, lui-même attaché à un arbre. 

Kapaz (c) 2020

« Le Français ». Mirmehdi »