« La photo » Charif Aghayar avril 29, 2020 – Publié dans Littérosa – Tags: , ,

Charif Aghayar, écrivain, poète, publiciste. Il est l’auteur de trois romans et des nouvelles. Actuellement il collabore comme essayiste et journaliste avec différents journaux.


Traduit de l’azerbaïdjanais par Dilbadi Gasimov


C’était moi qui avais rendu mon grand-père aveugle. J’étais suffisamment petit pour y croire de tout mon être et suffisamment grand pour en avoir mauvaise conscience. A vrai dire, il avait aussi sa part de responsabilité. Il était très nerveux. Il se fâchait après nous et nous interdisait de parler et de jouer à la maison. Mon père lui avait procuré un bâton en bois, suffisamment long pour atteindre l’autre extrémité de la chambre depuis son lit. Lorsque nous faisions des bêtises, ce bâton magique avait le pouvoir de nous identifier et de se fracasser sur notre tête en produisant le bruit sourd « takk » avant de se retirer. Mon grand-père avait la main lourde. Quand il nous frappait notre main restait collée à notre tête pour la soulager.

Ces moments me mettaient en rogne contre mon grand-père. J’étais contre le fait que mon père lui rase la barbe et lui coupe les cheveux et que ma mère lui lave les pieds. Mais pour qui se prenait ce vieux nerveux ? Quel diable l’a introduit dans notre foyer ? Sans lui tout serait tellement merveilleux.

Il pouvait aussi s’en prendre à ma mère. Une fois il lui avait levé la main dessus. J’en avais été malade. Si je pouvais je l’aurais bien frappé. Mon seul espoir était mon père, mais il restait muet. Comme s’il ne voyait et n’entendait rien. Il l’aimait tellement… Il était prêt à tout sacrifier pour lui. Quand sa tension montait il se baissait pour mettre ses pieds dans l’eau chaude, l’aidait à changer ses habits, pendant les temps venteux, le tenait par le bras pour l’aider à se déplacer à l’extérieur. De son côté le préféré de mon grand-père était mon oncle. Il le harcelait pour l’obliger à se marier. Mon oncle n’y attachait pas d’importance, il souriait pour seule réaction.

« Arrête de me taper » !-une fois j’ai levé ma petite main pour protester. Il s’est fâché de plus belle. Il s’est levé, m’a poursuivi, et m’a donné un coup au niveau de mon oreille. En plus il m’a insulté. Depuis ce jour il est devenu mon ennemi juré. Quand mon père et ma mère sortaient pour travailler, il pouvait m’appeler autant qu’il voulait je faisais exprès de ne pas répondre. Il se levait en grognant, cherchait la cruche d’eau dans le couloir et versait de l’eau avec ses mains tremblantes. Je prenais un malin plaisir à le voir dans cet état.

J’étais aussi devenu malin. Lorsqu’il se fâchait après moi, je me cachais sous le lit. Il ne pouvait ni se baisser, ni m’atteindre avec son bâton.

Mon père riait de nos bagarres : « Vous ne vous tolérez ? pas, hahaha ! » Mon grand-père aussi souriait en caressant sa barbe.

De plus sa photo de jeunesse accrochée au mur me lançait des regards fâcheux. Je détestais aussi cette photo. Selon ma mère la photo avait été prise avant que le grand-père ne soit envoyé à la guerre. Il était jeune. Ses cheveux avaient été coupés de côté, un tas de cheveux étaient restés au milieu. Sa chemise militaire était boutonnée jusqu’au cou. Son regard était tellement déterminé que l’on dirait qu’il allait détruire toute l’Allemagne. C’était aussi drôle. Il n’avait pas une tête à tuer des nazis. La seule personne contre qui il était puissant c’était moi…

Dès son arrivée au front il avait été blessé et pris en otage. Si on peut croire ce qu’il racontait, cela s’était déroulé en Crimée. A la maison il disait du bien des Allemands en secret. Il disait qu’ils se sont bien occupés de nous en nous donnant du lait, des brioches, des pâtes, du riz, des biscuits…. Même du chocolat ! Je ne le croyais pas, mais mon père le croyait. Selon mon père, après son retour de la guerre, plutôt après avoir été libéré par l’ennemi, son père avait tellement eu peur qu’il n’a pas parlé durant trois années. En réalité il faisait semblant par crainte d’être accusé de trahison et d’être fusillé. Tout le monde avait cru qu’il était muet. Il n’a jamais produit aucun son. Une fois les choses calmées, il a commencé petit-à-petit à expliquer la situation à mon père.

J’aurais aimé qu’il soit tué par l’ennemi. J’aurais été tellement heureux ! Je veux dire que s’il était mort et que je ne l’avais pas connu, j’en aurais été heureux. Mais je crois que j’aurais été triste pour mon père. Sans doute lui aussi il aime son père, tout comme moi.

Je mourais d’envie de me venger de tout ce qu’il me faisait vivre. Tirer les poils de sa moustache pendant qu’il dormait, donner des claques à sa tête chauve avant de me sauver, cracher dans son thé, uriner dans ses chaussures…. Mais je ne faisais rien de tout cela. Comme si j’avais peur de la photo au mur. Il me regardait tellement nerveusement….

Un jour j’ai trouvé le moyen de me venger ; j’ai profité de son absence pour décrocher la photo du mur, je l’ai déposée au sol et l’ai aveuglée avec le bout du compas. Ma mère m’a pris en flagrant délit et a poussé un cri « uyyy !!!! » en portant sa main à son visage comme si elle se griffait. J’ai eu peur. J’ai pleuré. « Pourquoi il m’insulte ? » ai-je demandé. Ma mère m’a calmé et a caché la photo. Elle m’a dit que malgré son comportement ton grand-père t’aime beaucoup, quand tu étais petit il jouait beaucoup avec toi, il te faisait passer sous son maillot, t’embrassait, tu étais tellement petit et mignon que l’on aurait dit qu’il allait t’avaler.

J’ai ri de ces paroles, cela m’a plu. Mais je ne regrettais toujours pas d’avoir aveuglé la photo. Mon seul regret portait sur les efforts de mon oncle. Il avait fait développer cette photo à Moscou par correspondance. Il l’avait attendue avec appréhension durant des jours. Il avait été heureux de voir le résultat si beau. Il comparait l’ancienne photo de la taille d’une boite d’allumettes avec la nouvelle de la taille d’un livre. Mon grand-père, mon père, ma mère, même les voisins avaient comparé ces deux photos. Tout le monde s’en était étonné. 

En réalité mon grand-père était contre le fait que cette photo soit accrochée au mur. Il avait peut-être peur de mourir. Un jour il a dit : « mon fils, je ne suis pas encore mort ! » Mon oncle l’a embrassé « Gorbatchev non plus n’est pas mort, mais ses photos sont partout ».

Le jour où j’ai troué les yeux de la photo, la guerre a éclaté. L’on nous a dit que si nous ne déménagions pas, nous pourrions être tués ou pris en otages. Mon père, paniqué, a chargé nos affaires dans un camion. Mon grand-père et ma mère se sont installés dans la cabine, nous dans la plateforme arrière du camion. Nous les enfants étions contents de la perspective de voir des lieux intéressants. Des contrés… Du football… Des soldats armés…. Des chars….

Depuis ce jour nous n’avions plus de mur pour accrocher la photo de mon grand-père.

J’en étais quelque peu satisfait. Mon père ne saura jamais que j’ai troué les yeux de la photo.

Mon oncle est resté dans le village pour ramener nos animaux. Je me souviens bien du moment où il nous a salué. Il a embrassé mon grand-père, a salué mon père froidement, ma mère a levé ses talons pour l’embrasser sous le menton. Il était grand. Il avait même un fusil. Il m’a regardé en souriant. Quand il a voulu m’embrasser son fusil a glissé de son épaule et est tombé sur moi, il l’a remis à son épaule, il a passé son pouce dans sa ceinture, a plissé un œil et m’a dit : « Ne t’en fais pas, je serai de retour, on ira ensemble à la chasse, à Hadji Souleynam il y a de beaux lapins ». Il est monté sur le cheval blanc et a suivi ses camarades.

C’était la dernière fois que nous l’avons vu. Il a été porté disparu. Mais le cheval blanc est revenu. Il avait confié son cheval à ses amis et avait décidé de revenir pour nous rejoindre en auto-stop. Il n’a ni pu nous rejoindre, ni revenir pour retrouver ses camarades… Nous avons appris cette nouvelle un mois après qu’il a été disparu.

Oui, le cheval blanc est revenu mais pas mon oncle. C’était la première fois que j’ai vu mon grand-père pleurer. Il a dit en embrassant la tête du cheval et en appuyant son front à sa laisse et en pleurant calmement: « Oh l’infidèle qu’as-tu fait de mon fils ?  Je te l’avais confié… » Au départ si le cheval voulait protester en gargouillant dans sa gorge, il s’est calmé en voyant mon grand-père pleurer et a baissé les oreilles. Comme s’il avait honte de le regarder.

Ce que mon oncle appelait Hadji Souleyman, c’était des plaines à perte de vue. Il n’y poussait autre chose que des absinthes, des framboises, des épines de chameau, des petites herbes et des tamarix. Les alentours étaient des terres infécondes. L’eau y faisait défaut. Nous nous sommes réfugiés dans un taudis à moitié effondré. A peine mon père mettait-il de l’ordre dans ses affaires qu’il a reçu des nouvelles de son frère ; il est alors parti en nous confiant à son père.

Mon grand-père avait changé depuis le jour où il avait parlé au cheval blanc. Peut-être que ma mère avait raison. Il avait un cœur. Bien que ses yeux étaient affaiblis, il ne restait jamais inactif. Il faisait brouter les chèvres, mettait de l’ordre dans la cour, obstruait les trous creusés par des serpents, dénichait du bois et des tôles dans les bâtisses effondrées. Le matin, il m’emmenait avec lui pour ramener de l’eau de pluie. Mon grand-père connaissait bien les terres d’Hadji Souleyman. Il prédisait la fin des pluies et l’arrivée de la chaleur.

Il n’était jamais joyeux. Même quand il souriait, il était évident qu’il pleurait au fond de lui. Il mettait ses lunettes aux verres épais et scrutait les routes poussiéreuses et me posait des questions quand il ne voyait rien. Quand je m’éloignais pour m’occuper des chèvres, il en profitait pour pleurer. Quand je revenais, je marchais calmement et évitais de mettre les pieds sur les branches sèches pour ne pas l’empêcher de pleurer. En réalité, je craignais une telle situation. Dans mon esprit, je croyais que s’il vidait son sac en pleurant tranquillement tout irait bien.

A mesure qu’il pleurait ses yeux perdaient leur éclat. La chaleur séchait aussi ses yeux. Ils rétrécissaient avec le temps, des cercles blancs se formaient à l’intérieur. Il ne pouvait plus compter les chèvres et ne me faisait pas confiance lorsque je les comptais, il réprimandait et maudissait ses yeux. Il maigrissait aussi et ressemblait de plus en plus à la personne sur la photo et cela me traumatisait.

Mais il ne me laissait pas m’ennuyer. Il disait qu’il faut être fort même dans les situations les plus dures et savoir vivre. Il parlait des années les plus dures et racontait des histoires à ce sujet.

Je lui ai demandé une fois : « Si c’est comme cela, pourquoi tu pleures pour mon oncle ? »

Il a sursauté. Il s’est tu quelques instants. Puis a respiré profondément et a dit « parce qu’il portait le nom de mon frère que j’avais perdu dans l’autre guerre !»

Désormais il ne pleuvait plus sur les terres d’Hadji Souleyman. Non seulement ses terres mais également les cieux avaient séché. Il y régnait une chaleur étouffante. On avait l’impression d’être plongés dans un fourneau brûlant. Notre transpiration sentait la graisse brûlée. La terre se fissurait sous l’effet de la chaleur de telle manière que nous avions l’impression d’entendre le bruit de son éclatement. Les serpents et autres animaux disparaissaient car ne pouvant supporter cette chaleur. Les moustiques et les mouches nous harcelaient. Mêmes les moustiquaires ne leur résistaient pas. Les terres se désertifiaient de plus en plus et blanchissaient comme s’il avait neigé. La terre sèche se disloquait sous nos pieds et montait au ciel emportée par le vent et obstruant durant les journées les alentours telle une fumée. Une fois la poussière dissipée l’on pouvait voir la rivière de loin. Mon grand-père me disait de ne pas me laisser tromper par la rivière et de ne pas m’approcher. C’est un mirage que l’on voit sous l’effet de la chaleur. Il disait qu’il connaissait tous les coins d’Hadji Souleyman, il n’y a jamais eu de rivière. Mais j’étais persuadé que la rivière coulait bel et bien. Je la voyais. Ce n’était ni un rêve, ni un mirage. Elle coulait d’une allure heureuse en créant des vagues et en grondant. Cependant, malgré mes soifs, je ne suis jamais allé vers la rivière, j’avais peur de me perdre comme mon oncle. Quand le vent soulevait la poussière, les alentours devenaient invisibles. Les gens perdaient parfois le chemin de leur maison. Même les animaux perdaient leur chemin au retour dans ce tourbillon de poussière. Nous avions l’impression d’avoir voyagé sur les ailes d’un oiseau géant de la mythologie pour atterrir dans un monde étranger. Ici, même la terre, l’eau et le soleil étaient différents. Les personnes que j’avais connues auparavant étaient devenues peureuses, impuissantes et pleurnichardes.

Mon grand-père m’avait appris à observer le sens du sifflement du vent. Lorsque je n’y arrivais pas, je mouillais le bout de mon doigt dans ma bouche et trouvais le sens du vent. Si l’on sait se repérer et ne pas se laisser tromper par le mirage, il était impossible de se perdre.

« Mon oncle aussi a vu le mirage, grand-père ? »- ai-je demandé une fois.

« Il n’est pas perdu »-a-t-il répondu, nerveux – « Il connaît le chemin, mais il ne peut venir ! »

Mon grand-père a passé l’été assis devant la maison en nous racontant des histoires, en nous donnant des conseils et en surveillant les alentours. Il dépensait les dernières lueurs de ses yeux à chercher mon oncle. Les routes poussiéreuses qui s’étiraient jusqu’au mirage suçaient la lumière de ses yeux et les fatiguaient en faisant presqu’exprès de se tortiller. Lorsque son regard se fixait sur un objet suspect, il grimaçait et m’appelait s’il n’arrivait pas à en saisir la nature.

Nous avons supporté cette vie jusqu’à la tombée de la neige. En réalité, nous ne l’avons pas bien supportée. Nous sommes tombés malades plusieurs fois, deux vaches sont mortes de maladie. Sur mes pieds est apparue de l’acné. Ils avaient affreusement mal ! Lorsque mon grand-père m’a conduit chez les médecins d’une organisation humanitaire installés dans des wagons blancs, il a eu honte de dire qu’« il n’a pas de chaussures ». Il a dit que je voulais me balader pieds nus. Le médecin aux hauts talons noirs m’a averti par l’intermédiaire de l’interprète que je ne devais plus marcher pieds nus car je suis allergique au venin de l’épine de chameau. Je me suis senti gêné en raison de la crasse et des boutons de mes pieds ; j’ai tenté de les cacher sous le lit sur lequel j’étais assis. Lorsque le médecin aux talons hauts a vu cela elle a souri d’une manière aimable, cela m’a perturbé. J’ai baissé la tête.

Les médecins ont aussi examiné les yeux de mon grand-père. Ils ont diagnostiqué une forte tension. Il risquait de perdre la vue en raison de la tension. Ici il est impossible de les soigner, vous devez vous rendre dans un hôpital.

Ils nous ont donné dans un sachet plastique plusieurs médicaments et des pommades. Même si les médicaments ont eu un effet positif ils n’ont cependant pas complètement guéri mes pieds. Mon grand-père a égorgé un poulet, a enlevé sa peau, l’a tapie sur mes pieds, les a couverts d’un tissu et a murmuré les mots suivants : « mon cher enfant ». J’ai eu les larmes aux yeux. Après quoi je n’ai eu aucun doute sur ce qu’avait raconté ma mère sur son amour à mon égard. Il a prononcé ces mots avec un tel amour qu’au bout de deux ou trois jours mes pieds ont guéri.

Mon père est arrivé au milieu de l’hiver. Il n’avait toujours aucune nouvelle de mon oncle. Il a dit que vers chez nous des combats sanglants se déroulaient, il y avait beaucoup de morts et de blessés. Comment y trouver quelqu’un ? A qui demander ?

Puisque mon père n’avait pas pu trouver la trace de mon oncle, son père ne lui parlait plus. Mon père se plaignait en cachette : « quelle est ma faute ? »

Un de ces jours où la chaleur brûlait même nos espoirs, mon grand-père a levé sa tête vers les cieux et a murmuré : « Il va pleuvoir ! » « Comment tu sais ? » -j’ai couru vers lui. « Je sens l’odeur des montagnes » – ses narines se sont soulevées, puis elles se sont baissées. Mon père qui nous surveillait de loin a murmuré « il perd la tête. » Mon grand-père a répété en gardant son sang-froid « il va pleuvoir », il a dit, « sûr qu’il va pleuvoir » – il a raclé sa gorge puis a répété « vous verrez ».

Peu de temps après des nuages noirs ont effectivement couvert le ciel et la pluie s’est mise à tomber. Nous étions heureux. Mon grand-père aussi. Il a mis ses lunettes et a regardé les nuages. A mon avis il ne voyait rien. Il a ouvert ses paumes vers la pluie. J’ai humé l’air, encore et encore. L’odeur de la terre mouillée a rempli mon être de joie de vivre.

***

Sariallahin salaha

Qulhuvallahin salaha

Djabrayil barkiri

Amanat qahala…

Ces paroles dont j’ignore toujours le sens sont des prières que mon grand-père m’avait apprises. C’est une prière pour faire fuir le loup… Comme je l’ai déjà dit parfois à Hadji Souleyman, même les animaux se perdaient. Le lendemain on voyait leurs restes par-ci, par-là. Des loups avaient pris l’habitude de visiter les camps de réfugiés. Ils savaient qu’il ya des animaux venus d’ailleurs. C’était mon grand-père qui disait ça. Il disait que les loups sont des animaux intelligents. Un vrai berger doit à la fois gérer le troupeau et le loup. Sinon ce sera le loup qui s’occupera de lui. Il disait même que les loups ont attaqué des gens dans les villages plus lointains.

Lors d’une de ces nuits pluvieuses notre cheval blanc n’est pas revenu. Cela m’a mis hors de moi. Même la disparition de mon oncle ne m’avait pas autant énervé. J’aimais ce cheval blanc presque plus que mon père. Il était très beau. Je n’avais jamais vu un animal aussi blanc, aussi fort et aussi courageux. Lorsqu’il hennissait cela faisait trembler le cœur. Son timbre était tellement puissant que ceux qui l’entendaient ressentaient un réconfort intérieur. Son odeur….mon Dieu !

Le cheval blanc n’était pas un animal mais un membre de notre famille. Je ne pouvais imaginer notre maison, notre famille sans lui. En plus il nous rappelait mon oncle. Je ne pouvais supporter l’idée qu’il soit mangé par le loup. Peut-être qu’un toit s’était effondré sur lui ? Qu’il était en train d’appeler à l’aide mon père ou mon oncle ou moi avec sa voix douce? J’entrais, je sortais et je regardais parfois par la porte entrouverte dans le noir monstrueux. J’avais de plus en plus froid à mesure que je regardais. En me voyant affolé, mon grand-père a sorti de sa poche un couteau pliable et a soufflé sur le couteau en prononçant ces mots « Qulhuvallahin salaha ». Ensuite il l’a enroulé avec du fil : « j’ai bouclé la bouche du loup ! Ce soir, le cheval ne risque rien ! Il ne faut pas déplier le couteau avant de retrouver le cheval ! » J’ai caché le couteau et lui ai demandé de répéter ces mots mystérieux pour que je les apprenne.

Le cheval blanc est revenu sain et sauf. J’ai couru vers lui et l’ai embrassé sur les naseaux qui sentaient comme de l’herbe. J’ai gardé le couteau plié pendant une semaine pour que le loup n’attaque pas d’autres animaux. 

Le jour où il a neigé à Hadji Souleyman mon grand-père est devenu complètement aveugle. Je lui montrais mes doigts soit « un », soit « deux » mais il était incapable de les distinguer. Il gardait tout de même ses lunettes. En plus il demandait à ma mère de nettoyer ses verres.

Lorsque mon grand-père était assis à côté de la pièce souterraine de stockage de provisions et qui faisait face aux neiges éparpillées en train de réfléchir, j’ai soudainement pensé que j’étais le responsable de tout ce qui s’est passé. Je n’aurais pas dû trouer ses yeux avec le bout du compas, il ne serait pas devenu aveugle, notre maison n’aurait pas été détruite, mon oncle n’aurait pas disparu. Si mon grand-père n’avait pas perdu la vue, il aurait pris son long bâton, aurait chassé les intrus de notre maison, aurait retrouvé mon oncle et nous aurait évité de croupir dans la chaleur étouffante d’Hadji Souleyman.

J’étais suffisamment petit pour y croire, et suffisamment grand pour en souffrir.

***

Avant de mourir, mon grand-père a souhaité que l’on garde une place à ses côtés pour mon oncle. Mais nous n’avons jamais retrouvé le cadavre de mon oncle.

Nous n’avons pas trouvé d’autre photo à mettre sur la pierre tombale, ma mère a alors sorti la photo aux yeux troués. De la photo sur cette pierre je suis le seul à en voir certains détails et cela me torture. J’en souffre tellement que j’ai l’intention de faire un vœu : je souhaite être enterré à la place de mon oncle, aux côtés de mon grand-père, celui qui jouait avec moi quand j’étais petit en me faisant passer sous son maillot. Je voudrais me serrer contre lui et lui demander de me pardonner. Pour avoir troué ses yeux et avoir transformé notre monde en un lieu obscur.



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