« La tente bleue ». Galsan Bolormaa janvier 31, 2021 – Publié dans Littérosa – Tags: , ,

Galsan Bolormaa, journaliste et écrivaine, est née en Mongolie en 1970. Après ses études secondaires, elle a été éleveur pendant dix ans entre 1988-1999.

Diplômée de licence du journalisme à l’Université nationale de Mongolie en 2002, elle a fait son Master en 2004 et a soutenu sa thèse de doctorat ès Lettres en 2017.

Depuis 2002, elle est journaliste et rédactrice à la Rédaction de l’Art et de la Culture de la Radio publique nationale de Mongolie.

Ses recueils de nouvelles « Le mirage bleu d’Arsaï », « L’osselet oublié dans le sac », « La nuit d’insomnie », « L’amoureux des rêves », « Lafille aux joues rouges », ses pièces de théâtre radiophoniques « La steppe marquée par les sabots des chevaux », « Le Naadam de Damaa », « L’épopée des vieux arbres courbés », « Les seigles bleus » et ses 5 séries de contes de fées ont été appréciés par les lecteurs.

Galsan Bolormaa a reçu plusieurs prix littéraires (le prix de l’Union des écrivains mongols, le prix de Ser-Od, le prix de l’Union des journalistes mongols et le titre du Meilleur travailleur culturel).


Les montagnes de roches brunes de Tugrug donnaient leur suite à la steppe infinie. Au beau milieu de l’été, à l’approche de la festivité de Naadam1, celle-ci se voyait peuplée par des gens et des chevaux venant des quatre coins du pays. Une fois, il y a très longtemps, un certain Sunduï, jeune entraîneur de chevaux de course du village du sud-est est venu dans notre village pour participer à la course de notre Naadam local. Peu après son apparition dans le village, son talent hors pair lui permettant de connaître les meilleurs chevaux et l’attitude discrète qu’il adoptait durant ses rencontres avec des gens sans vanter la vigueur et l’endurance de ses beaux hongres étaient devenus le sujet de toutes les conversations. Sunduï était un jeune homme maigre, dynamique, moustachu, de taille moyenne, au teint bronzé et aux yeux marron. Parmi ses coursiers, le cheval à robe noire luisante ayant quelques poils blancs à ses fanons attirait l’attention des gens par sa parfaite morphologie et tout le monde le flattait en disant « C’est sûr que ce cheval gagnera un prix ». Mon frère affirmait aussi que, par sa nature, Sunduï était un homme de confiance et d’expérience comme quelqu’un qui avait déjà connu toutes les facettes de la vie. En quelques jours, ils ont sympathisé et ont passé des journées ensemble à organiser des courses de préparation pour tester l’endurance et la vigueur de leurs chevaux et à partager des récits des merveilles des chevaux mongols. Un soir calme, les feutres retroussés de la yourte me laissaient entendre clairement leur conversation. Ce soir-là, le frère Sunduï a décidé de venir passer la nuit près de chez nous à parler de tout et de rien avec mon frère :

« … Dans notre village, il y avait un cheval remarquable qui était une vraie pile électrique. C’était le seul animal qui avait « survécu » au zud2. Le grand-père Baadaï connaissait sur le bout des doigts son comportement. Quand le printemps arrivait, un seul examen des yeux ou une légère pression sur les côtes de la bête lui suffisaient de prédire le résultat du cheval aux courses de Naadam. Baadaï ne s’est jamais trompé… » a-t-il raconté. La phrase de Sunduï « Mon beau cheval noir est son descendant » m’a vraiment enchantée. Un jour, lorsque la sœur Tchimeg et moi, nous abreuvions ensemble nos troupeaux de moutons au puits, elle m’a demandé soudain des nouvelles du frère Sunduï qui nous rendait visite plus souvent :

« Sais-tu quand Sunduï repartira ? »

« Sûrement à la fin de Naadam » ai-je dit en la dévisageant avec indifférence. Perplexe, elle a voulu me dire quelque chose, mais elle a changé d’avis au dernier moment. La sœur Tchimeg était toujours célibataire. Pour moi, mon village sera envahi par l’ennui si elle nous quitte après son mariage. Je n’ai jamais imaginé que ses yeux toujours souriants et « séduisants » seraient remplis, comme aujourd’hui, de tristesse et j’ai donc eu une grande envie de la contempler :

« Hier, j’ai vu le frère Sunduï venir chez vous et discuter avec vous durant la traite des juments. Ne vous a-t-il pas dit quand il repartirait ? » lui ai-je demandé. Tchimeg m’a répondu en souriant de ses grands yeux :

« Je n’ai pas osé lui demander ».

Pour taquiner, je lui ai dit :

« Alors, suis-le dans son village et deviens sa femme ! » et puis je me suis échappée d’elle qui voulait me rattraper. Son visage a pâli et elle est rentrée chez elle sans m’adresser un seul mot. Depuis ce jour-là, chaque fois que le frère Sunduï venait chez nous, je le scrutais attentivement. J’attendais même sa prochaine visite avec impatience. On voyait au loin, au milieu de la steppe pleine de mirages, une tente bleue et quelques chevaux attachés près d’elle. Un jour, le frère Sunduï n’est pas venu à notre campement de yourtes. Je m’inquiétais pour la sœur Tchimeg et sans pouvoir plus attendre, je suis allée chez elle pour la voir. Son père était en train de travailler les lanières en cuir, sa mère s’occupait des produits laitiers près de la yourte et la sœur Tchimeg, quant à elle, préparait du thé au lait dans un chaudron. Elle m’a offert un bout de fromage. Quand je me tenais à l’entrée de la yourte et grignotais ce fromage dur, le vent doux soufflait à travers la porte ouverte en flottant le bas de ma robe multicolore et l’odeur du lait fermenté de jument et du fromage rendaient cet instant encore plus agréable. Du côté de la porte, du petit lait aigre du fromage frais mis dans un sac de toile sentait fort et me donnait envie d’en manger. Après avoir vidé le thé dans une théière en cuivre et avoir ensuite servi ses parents, elle m’a fait signe de ses yeux de sortir. Abritées à l’ombre de la yourte, nous contemplions les environs et échangions des nouvelles du coin et avons vu un cavalier se diriger vers nous du coin la tente bleue. La sœur Tchimeg m’a dit brusquement :

« Sunduï arrive. Il doit être un homme bien… Il est très beau… » a-t-elle ajouté. Je me suis réjouie de voir le visage de la sœur Tchimeg s’illuminer avec joie et je lui ai demandé :

« Es-tu amoureuse de lui ? »

« Tu es intelligente. Comment l’as-tu compris ? » m’a-t-elle demandé.

« Je sais… » ai-je dit en haussant les épaules et puis je me suis sauvée en courant, mais la sœur Tchimeg m’a aussitôt rattrapée au bout de trois grands pas. J’aimais beaucoup ce jeu du chat et de la souris. Puisque, je nageais dans une joie immense en riant aux larmes quand elle me chatouillait ainsi. Le jour de Naadam tant attendu est enfin arrivé et mon petit village s’est animé sous tous ses aspects avec le bruit du groupe électrogène alimentant l’enceinte audio qui diffusait les chants le long des rues du centre du village, avec les jeunes cavaliers se promenant sans but sous les rayons du soleil déjà intenses dès l’aube. Les vieux entraîneurs étaient assez occupés à mettre leurs spatules de sueur à racler à leurs ceintures et à soigner leurs jeunes jockeys. Portant une robe bleue et une ceinture de soie jaune et chaussant de nouvelles bottes en cuir noir, le frère Sunduï avait l’air d’être assez chic. Selon les paroles des aînés, sa fougueuse monture noire était « un vrai trésor ». Souriant et calme, il y a quelques minutes plus tôt, le frère Sunduï s’est soudain précipité vers nous. Il m’a demandé de manière assez nerveuse : « « Dans quelques instants, c’est le départ de la catégorie d’Ikh nas3. Pourrais-tu monter mon cheval noir ? S’il te plaît. Le garçon qui devait le faire ne veut plus ». Puis, il s’est adressé à mon père : « Votre fille est intelligente. Elle pourra le faire. Ne vous inquiétez pas ». Ainsi, avec l’accord de mon père, j’étais montée sur le beau cheval ayant pour seul objectif de se confirmer à la course du village voisin. Je me souvenais bien de ce que le frère Sunduï qui m’avait rappelé en disant que ma monture pourrait partir au galop à tout moment. Et par prudence, je m’étais collée le plus près possible sur son encolure. Dans l’immense steppe, au coup de sifflet donnant le signal de départ, tous les chevaux sont partis au galop. A peine franchie la ligne de départ, j’étais immédiatement emportée par mon pégase. Les larmes jaillissaient de mes yeux, mon champ visuel se réduisait momentanément et les muscles de mes bras étaient vraiment mis à une rude épreuve. C’était impossible de gérer mon cheval au large dos qui était excité. Tout à coup, un cheval bai nous a devancés pour se mettre en tête de la course. A ce moment-là, j’ai donné un coup de cravache sur le flanc de mon pégase au caractère très fort et il s’est élancé pour rattraper son retard. Quant à moi, encouragée par l’approche de la ligne d’arrivée, je me suisrappelé encore une fois le conseil du frère Sunduï « Pousse au maximum ton chevaldès que tu vois la zone d’arrivée ». Ainsi, j’ai poussé des cris en multipliant les coups de cravaches. Mon enthousiasme était toujours là. Malgré mes lèvres gercées, je ressentais la fierté de couper le vent pur des steppes avec mon cheval fougueux. Plus j’avançais, plus je me trouvais très courageuse et remplie d’énergie… De petites collines de steppes passaient de manière inaperçue devant les yeux. Plus je traversais, plus la steppe demeurait encore étendue… Mon coursier noir maintenait incroyablement sa position de première place. Au bout d’un moment, j’ai entendu des cris et des acclamations des spectateurs. Les oreilles bien dressées et tournées vers l’avant, mon coursier galopait avec la vitesse d’un éclair et nous avons franchi les premiers la ligne d’arrivée en frôlant le public attroupé autour de celle-ci. Souriant, le frère Sunduï s’est approché de nous, m’a embrassée et m’a descendue du cheval. Comme j’avais les lèvres toutes sèches, je n’ai pas pu prononcer un seul mot. De loin, en tendant les bras en avant, mon père a accéléré ses pas vers moi. Puis, en m’embrassant sur les joues, il m’a demandé : « Ma pauvre petite, as-tu eu soif ? Ton coursier était suffisamment rapide ? ». Durant les deux jours de fête, j’ai été admirée de tout le monde et j’ai passé un moment merveilleux de Naadam. Depuis cette fête inoubliable, je n’ai plus monté de chevaux de courses et personne n’a jamais revu le beau cheval rapide du frère Sunduï dans notre village. Après le Naadam, la sœur Tchimeg a vécu une période de languissement d’amour et j’ai remarqué qu’elle était devenue assez nerveuse. Parfois, j’avais l’impression que la même tente bleue légèrement déteinte demeurait à son ancien emplacement qu’on voyait et que le frère Sunduï se dirigeait vers nous au trot comme avant. Mais, j’ai compris que ces images n’étaient malheureusement qu’un effet de mirage. Plusieurs années plus tard, à la veille du mariage de la sœur Tchimeg avec un homme de notre village, nous nous sommes rencontrées et nous avons parlé du frère Sunduï. Contemplant l’horizon, elle a m’a dit :

« Sunduï m’a dit qu’il reviendrait et qu’un vrai entraîneur des chevaux ardents devrait se conduire correctement durant les courses de Naadam. En entendant ses paroles, j’ai compris qu’il avait déjà une femme. Pourtant, malgré tout, je l’ai secrètement attendu. Eh bien, l’amour, c’est un sentiment étrange… ». A cause de mon caractère curieux, je me demandais souvent où la tente bleue du frère Sunduï, témoin de cette belle histoire d’amour d’été, a flotté par la suite.

1Le Naadam, « jeu » en mongol, est le plus grand événement traditionnel de Mongolie. Il est également appelé localement « Eriin Gurvan Naadam » (Les trois sports virils) en référence aux trois compétitions majeures qui se tiennent à cette occasion : la lutte mongoleles courses de chevauxetle tir à l’arc.

2Un zud est un hiver particulièrement enneigé en Mongolie pendant lequel le bétail est incapable de trouver sa nourriture à travers la neige, et un grand nombre d’animaux meurent de faim et de froid.

3Ikhnas signifie littéralement les « grands âges ». On donne un nom différent aux chevaux selon leur âge. Celui-ci est donné aux chevaux de six ans et plus.


Traduit du mongol par Altantsetseg Tulgaa


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