Les concepts d’Homme et d’Univers dans l’œuvre de Nassimi. Sevda Sadigova février 21, 2020 – Publié dans Littérosa – Tags: , , , , , ,

Sevda Sadigova, Maître de conférences au Département d’Etudes turques de la Faculté de Lettres de l’Université d’Etat de Bakou


Traduit par Ulkar Muller


Qui était vraiment Imadeddine Nassimi? Etait-il un poète lyrique ? Un mystique soufi ? Un houroufi ? Un philosophe ? Un savant ?

Nassimi était un citoyen du monde au fait des sciences de l’Univers, ayant atteint la perfection en apprenant, ayant accédé à la conscience de lui-même en se parachevant et étant ainsi parvenu à la Vérité divine. C’était un poète qui avait réussi à inscrire la philosophie de la création dans les limites de la poésie, un savant qui connaissait les secrets de l’Univers. Dans ses poèmes, la poésie et la pensée philosophique se fondent pour présenter tout l’Univers et ses représentations dans une parfaite harmonie de la parole et de la pensée. Les questions soulevées et les idées promues dans l’œuvre de Nassimi ont un caractère profondément universel, transcendant les frontières géographiques et nationales, et élucidant la philosophie de la vie et de l’existence dans la chaîne Créateur-Univers-Homme. Une telle approche philosophique est sans frontières dans tous les sens du terme. L’œuvre de Nassimi a gardé son actualité à toutes les époques grâce à son caractère universel et savant. Son œuvre a attiré l’attention des littéraires et des philosophes à différentes époques et à des degrés divers. Objet de recherches, elle a été étudiée sous ses aspects philologique et philosophique, la divergence des points de vue et des analyses a donné lieu à des débats et controverses.

La transposition de la pensée philosopho-psychologique à la tradition de la poésie orientale, en particularité turque, des XIIIe-XVIe siècles, constitue le principe fondateur de l’œuvre de Nassimi. Dans l’univers littéraire du poète, les connaissances liées à la vérité et au sens sont transformées en symboles et représentations dans un langage figuré. Nassimi était un connaisseur de l’Univers, un détenteur de « irfan », c’est à dire de la sagesse, des connaissances gnostiques, un missionnaire de la science : un détenteur de la philosophie de l’amour divin et un voyageur dévot animé de passion divine.

Il faisait montre de ses connaissances de mystique érudit dans sa langue maternelle avec habilité :

Həqqi bildi, Nəsimi, həqq ilədir, Həq bilənə nədir bu mülki-cahan?

“Nassimi a appris la Vérité, il est du côté de la Vérité, les richesses de ce bas monde ne valent rien pour le détenteur la Vérité”

Il parlait de ses savoirs et connaissances tantôt comme un savant au fait des sciences de l’Univers, tantôt comme un poète amoureux. Ainsi, deux particularités caractérisent l’oeuvre de Nassimi : le lyrisme et la philosophie. En réalité, la poésie de Nassimi est hautement philosophique et analytique. En tant que poète ayant traversé le chemin de l’amour divin, connaisseur de l’essence intérieure (al-bâtin) et extérieure (al-zâhir) du monde ayant accédé à la Conscience divine, les œuvres littéraires de Nassimi ont une portée hautement philosophique. Si pour une personne ordinaire ses poèmes sont la célébration de la beauté et de l’amour, pour ceux ayant accédé à l’essence intérieure (al-bâtin) ils constituent la célébration de l’amour divin et de la philosophie de la conscience de soi :

Kim ki, bilməz özünü, bilməyə pirlər sözünü,
Kəndisin anlamayan bilmədi hər kar nədir.
(11,16)

“Celui qui ne se connaît pas, ne connaitra pas la parole du guide, Celui qui ne se comprend pas est inhabile.”

La voie qui mène de l’amour à la conscience de soi et à la vérité est celle de la perfection. Concept principal de la poésie de Nassimi, la notion d’homme parfait y tient une place importante. L’Homme en tant que microcosme est le centre de gravité de l’Univers et de l’Existence, le noyau central de la Vie. Il est le seul être vivant qui cherche à comprendre le monde et sa création, sa genèse. Seul l’Homme cherche son identité en ce bas monde. Nassimi présente le concept de l’Homme d’un point de vue de la pensée philopsohique azerbaïdjanaise et orientale. Dans ce sens, l’œuvre de Nassimi reste progressiste à toutes les époques.
Comme le montrent les recherches, Nassimi s’est familiarisé avec la pensée des poètes et penseurs comme Sa’d od-Din Mahmoud Chabestari, Djalāl ad-Dīn Rûmî, Ahwadi Maraghai, s’est approprié le concept d’ene’l Hakk (« Je suis Vérité » (Dieu)) de Mansur Al-Hallaj. Devenu disciple et successeur de Fazlullah Naimi, il s’est imposé comme un des idéologues du mouvement de houroufisme. Aujourd’hui, la part philosophique de l’œuvre de Nassimi est analysée et présentée sous l’angle du houroufisme – un mouvement philosophique au système complexe et considéré comme un dérivé du panthéisme et panenthéisme. Dans l’espace soviétique, les chercheurs se sont d’abord évertué à le présenter comme un athée. D’autres ensuite ont tenté de le présenter comme un dévot. Les deux pistes sont trop simplistes pour l’interprétation et l’analyse de la pensée de Nassimi. Nassimi est un philosophe et un poète de la sagesse, présentant les concepts de créateur et de création absolus d’après ses propres connaissances et points de vue, et qui ne peut pas être confiné à ces idées, ni aux frontières de l’espace et du temps. Si la philosophie est la théorisation de la conscience, son analyse et synthèse aux niveaux mental et intellectuel, la sagesse (irfan) est une expérience spirituelle menant à la conscience. Les poètes de la sagesse décrivent leurs expériences dans un langage allégorique, à l’aide de symboles. La poésie de Nassimi incarne l’harmonie des trois éléments : la science, l’expérience et le lyrisme.

Illustration de Nassimi par Thinking Eye pour Littérosa. Tous droits réservés par Les Éditions Kapaz.


La grandeur de Nassimi en tant qu’homme de lettres et savant réside dans le fait qu’il a pu opposer l’humanité et la science de l’homme à la pensée arabo-islamique qui dominait la géographie orientale à cette époque.
Les courants religieux et philosophiques, les tariqa et les doctrines qui ont existé à de différents époques, y compris le houroufisme, sont des processus de pensée reposant sur l’étude, l’enseignement et la présentation de la philosophie de la création et de la coscience de soi sous différents approches et niveaux de connaissance. Le houroufisme est également plus ou moins le reflet de l’idéologie des divers courants religieux et philosophiques, et des doctrines mystiques basées sur les concepts de l’homme et de l’univers. L’essence en est la même, mais les échelles d’approche, de présentation et de recherche diffèrent. Les concepts de création et de conscience de soi peuvent être représentés par un schéma simple, sous forme d’un cercle fermé Créateur-Monde-Homme-Créateur. Chaque maillon de ce cercle englobe des strates, étapes et échelons plus profonds. Dans ce schéma, la science des lettres est la couche superficielle de l’houroufisme, mais l’essence est dans les couches profondes, dans sa substance mystique :

Qamətinə əlif deyən gör nə uzun xəyal edər,
Hər ki, dilər vüsalını, arizuyi-məhal edər;

Keç ikilikdən, əlif tək vahid ol,
Həqqi gör adəmdə, həqqə saçid ol!;

Zülfü qaşın Nəsimiyə xətti həsəndir, ey sənəm,
Cim” ilə “nun” bu hüsn ilə qansı kitab içindədir.

“Celui qui qualifie ta taille d’elif, fait un rêve infini, Celui qui désire l’union avec toi, poursuit un rêve illusoire”
“Renonce à la dualité, soit indivisible comme elif, Vois la vérité en homme, vénère la vérité”
“Tes cheveux et tes sourcils sont une belle ligne pour Nassimi, ô bien-aimée, Dans quel livre sont inscrites « Jîm » et « Nun » avec une telle beauté”

[NDLR : Elif ou alif désigne la première lettre de l’alphabet arabe qui se présente sous forme d’un long trait vertical. Cela représente aussi le chiffre 1 dans la numération arabe. « Jîm » et « Nun » sont également des lettres de l’alphabet arabe, qui composent notamment le mot jân qui signifie « âme ».]

Même de nos jours, les strates liées au houroufisme – à la science des lettres – des poèmes de Nassimi n’ont pas encore été entièrement déchiffrées. En tant que mystique, Nassimi n’était pas partisan de la divulgation complète des secrets :

Xuda, saxla Nəsimini sirr içrə Həyat fanidürür, baqi uğanım,

“Ô Créateur, maintiens Nassimi dans le secret, car cette vie est éphémère, mais le Créateur est éternel.”
Il revient à plusieurs reprises sur le thème du secret dans ses poèmes, insistant pour que les symboles et les secrets restent dissimulés :

Bir əmin məhrəm bulunmaz, ey Nəsimi, çün bu gün,
Xəlqə faş etmə bu rəmzi, kəşfi-əsrar istəmə!;
Bilənə həll olmuşam, Bilməzə müşkilatam;
Ey Nəsimi, sirri-həqqin məhrəmi sənsən bu gün,
Söylədin qüdrət diliylən məniyi-əsrar məst.

“Ô Nassimi, puisqu’en ce jour un confident loyal est introuvable, Garde-toi de livrer le symbole au peuple, ne va pas demander la divulgation des secrets; J’ai été résolu pour celui qui l’a appris, Je suis un obstacle pour celui ne le connaît pas; Ô Nassimi, tu es l’intime du Secret et de la Vérité aujourd’hui, Tu as dit la signification des secrets enchanteurs dans un langage plein de fougue.”

Dans un autre distique, il compare le secret à l’essence et montre la raison de sa dissimulation, ce qui constitue le fondement de la philosophie de la sagesse (irfan), car si la science divine est un instrument d’amour, de bonheur et de paix pour les voyageurs de l’âme, c’est celui du désastre entre les mains des ignorants.

Ey Nəsimi, cövhəri nadan əlinə vermə kim,
Cövhəri nadan nə bilsin, qiymətindən bəllidir.

“Ô Nassimi, ne mets pas l’essence entre les mains d’un ignorant, car il ne saurait en apprécier la valeur.”

L’idée de la création de l’univers par l’ordre « Sois » de la Conscience suprême, c’est à dire du Créateur revient un fil rouge dans toutes les religions. Si nous considérons cela comme un mécanisme de création, elle peut être analysé comme suit : l’existence de l’idée absolue, son expression à l’aide des mots, la matérialisation de l’expression en se transformant en parole, c’est à dire son émanation. En fait, à l’heure actuelle, l’énergie créatrice des mots, la matérialisation de la pensée et de la parole sont évoquées de manière considérable à l’échelle scientifique, psychologique et ésotérique. Si l’on transpose l’acte de la création du monde par l’ordre « Sois » à celle de la création de la parole humaine, on peut en observer une démonstration matérielle lors du processus de création de la parole.
Dans une succession logique, la parole est créée à partir des sons et les sons se matérialisant en lettres. Ainsi, au commencement l’idée absolue et dans l’activité humaine les vibrations de la pensée se matérialisent sous forme de langage et de parole en se transformant en sons, mots et phrases, et servent l’acte de conscience. Le philosophe, psychologue et linguiste V. Humboldt considérait la langue non pas « comme un “ouvrage fait”, mais une activité en train de se faire. Il faut y voir la réitération éternellement recommencée du travail qu’accomplit l’esprit afin de ployer le son articulé à l’expression de la pensée ». Si nous ajoutons à cela la valeur sémantique du son, c’est à dire la phonosémantique, une image plus complète apparaît. Certes, le symbolisme de l’expression vocale est une question controversée en linguistique, mais tout élément qui modifie le sens des mots et les transforme en mots nouveaux est constitué du son. Ce qui n’a pas de sens, ne peut pas créer de sens. Nous pouvons illustrer cette thèse avec l’exemple suivant en langue azerbaïdjanaise : l’interjection a exprime l’étonnement, ah la tristesse, aha doute ou certitude selon le contexte. Des émotions et des associations différentes se créent à partir d’un seul son. La science des lettres tient vraisemblablement compte de ce fait. Ainsi, l’écriture naît à partir de la visualisation des sons par les hommes, matérialisés par des lettres. Diverses informations savantes sur le son, les mots et le discours dans l’oeuvre de ce poète du XIVe siècle laissent présumer que le poète, outre ses profondes connaissances savantes, s’était initié aux enseignements mystico-religieux, et avait ouvert une nouvelle voie dans la poésie grâce à ses qualités créatives propres. Dans le distique suivant, Nassimi souligne une fois de plus l’idée de la création du monde par le Verbe de Dieu :

Cövhərləri zühura gətirdi çü nitqi-həq,
Gör kim, nə feyzə gəldi yenə bəhrü kanımız.

“Le Verbe de la Vérité a fait naitre les essences, Vois comme les trésors de nos abysses sont à nouveau exaltés.”

De nombreuses questions sur le son, le mot et les lettres sont abordées dans la ghazal suivant :

Dinləgil bu sözü ki, candır söz, Aliyü asimanməkandır söz.

“Ecoute ce mot, car le Verbe est la vie, Il est niché au point culminant du ciel.”

Dès les premiers vers, sont énoncées des indications sur le caractère vivant et le pouvoir créateur du mot, sa grandeur et suprématie, sa diffusion dans l’espace et son emplacement :

1) le mot est vivant, animé ;
2) il est générateur de vie ;
3) peut atteindre le point culminant du ciel et s’y installer.

Dans un autre distique, les conclusions prononcées sur les qualités des mots font échos aux affirmations scientifiques d’aujourd’hui. Le poète identifie le mot à l’intelligence de l’univers, au siège du créateur des cieux, c’est à dire le point culminant – le trône (kursi) où sont actées les jugements et décisions, au pinceau qui trace les destins, aux quatre piliers de l’existence matérielle, aux neuf corps célestes :

Əqli-küll ərşü kürsü, lövhü qələm,
Çar ünsür, nöh asimandır söz.

“O vaste Intellect, Trône, Tablette et Galame. Le ciel et ses éléments, tout ceci est le Verbe”. [NDLR : traduction d’Alexandre Karvovski, tirée de Imadaddin Nassimi. Poésie, Bakou, Tchachioglou, 2012]

Les vers suivants révèlent l’essence mystérieuse de la parole avec l’idée que le visible et l’invisible, le commencement et la fin sont rassemblés dans les mots :

Zahirü batin, əvvəlü axir,
Aşikaravü həm nihandır söz.

“Enveloppe et noyau, commencement et terme, Evidence et mystère, tout ceci est le Verbe” [NDLR : traduction d’Alexandre Karvovski, tirée de Imadaddin Nassimi. Poésie, Bakou, Tchachioglou, 2012]

Le poète affirme que le principal secret de la parole est caché dans les lettres kaf et nun – deux lettres dont la contraction forme les mots kün et kon qui signifient respectivement “Sois” en arabe et en persan – une évidence pour ceux qui le saisissent :

Kafü nundan vücuda gəldi cahan,
Əgər anlar isən, əyandır söz

“Le Kaf et le Nun ont fait naître le monde, Si tu le saisis, tu saisis le Verbe.”

Interprétatée d’un point de vue scientifique, l’idée de la création du monde avec l’ordre “Sois”, correspondrait à la théorie du Big Bang. Cela peut être également comparé au principe de conservation de l’energie en physique. Si, comme dit en langage poétique, l’énergie du mot a été impliquée dans la création de l’univers entier, alors celui-ci est capable de conserver son pouvoir et son énergie d’origine sous tous les formes, êtres et substance. Cela peut être considéré comme une expression de l’information scientifique dans un langage métaphorique. Ici l’ordre de création “Sois” ressemble à l’explosion de l’énergie générée par les vibrations de l’idée absolue. L’on peut penser que les savoirs créés par Muhyaddin Arabi, Hallaj Mansur, Neimi, Nassimi et d’autres savants et poètes, et basés sur la science des lettres, transmis à travers le temps, trouvent aujourd’hui leur place et sont étudés dans des disciplines telles que la linguistique et psychologie. Des recherches et analyses sont menées sur le pouvoir et l’impact de la pensée et des mots, sur l’essence psycholinguistique du processus de parole. Il est intéressant de noter qu’aujourd’hui, pour traiter le stress et la dépression, la psychologie a recours à des expériences de la pensée et de la parole positives, et des explications scientifiques y sont apportées.

Nassimi conseille au lecteur de parler peu, à être laconique, car le mot a le pouvoir de pensée et ses frontières sont infinies :

Aqil isən sözünü müxtəsər et,
Ey Nəsimi, çü bigirandır söz.

“Si tu es sage, économise tes mots, Ô Nassimi, car les frontières de ceux-ci sont infinies.”

Nassimi exprime ses connaissances sur l’univers à travers les chiffres également. Au même titre que les lettres, dans sa poésie les chiffres constituent, eux aussi, une unité linguistique porteuse de sens et dotée d’une essence mystique.
Une des réalités du processus cognitif du monde objectif est la quantité. Le concept de quantité est exprimé dans le langage à travers les nombres. Le philosophe grec Pythagore considérait que les chiffres et leurs proportions étaient à l’origine de toute chose, que leurs proportions créaient l’harmonie.
Les nombres qui expriment la notion de quantité sont des unités qui présentent le monde objectif sur un plan mathématique. On distingue deux directions dans leur utilisation :

1) l’expression des concepts nominatifs et quantitatifs
2) des significations codées symboliquement.

Dans le langage de Nassimi, toutes les directions se présentent comme un fait de style. Son système numérique dans sa poésie a des fonctions poético-linguistiques et poético-cognitives. Les figures de style utilisées sont liées à l’univers, à la création, à la structure physique du monde matériel et apportent des informations savantes. Les informations véhiculées aident à dévoiler la pensée philosophique du poète. Les chiffres un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, soixante-treize, cent dix-huit mille, et autres ont, en plus de leurs significations numérales, des significations sacrales dans sa poésie philosophique. Dans un seul ghazal, 9 pères (ata) désignent les 9 planètes ; 4 opposés (müxalif) les 4 éléments (l’Air, l’Eau, le Feu et la Terre) ; 12 bürcü kevakib les 12 constellations ; 366 appartements l’année bissextile; balance à 48 endroits 48 constellations selon l’ancienne science de l’astronomie (7,250).

Dörd müxalif cəm olanda bil ki, əsması nədir,
Elm ilə bilgil anın ismü müsəmması nədir?;
Doqquz ata, yeddi ana, dörd tayadan ver xəbər,
Dü çəharü pəncü şeşin saqü bünyası nədir?;
Üç yüz altmış altı mənzil, qırx səkiz yerdə mizan,
Sidrəvü kövsər nədəndir, nöh fələkin gərdişi,
On iki bürcü kəvakib cayı, mə’vası nədir?;

“Apprends le nom des quatre opposés qui s’additionnent, Apprends son nom et sa signification avec science, Evoque les neuf pères, sept mères et quatre nourrices ; Quelles sont les fondations et sources des chiffres deux, quatre, cinq six ; 366 appartements se tiennent en équilibre aux 48 endroits, De quoi sont créés sidr et kawthar, quelle est la raison de la rotation de neuf cieux, Où siègent les 12 constellations.” (NDLR : Sidr et Kawthar désigne respectivement un fleuve et un arbre – le jujubier – présents au Paradis selon la tradition islamique)

Dans la langue de Nassimi, on rencontre souvent le chiffre sacral sept. Cela est dû probablement au fait que le chiffre sept représente une période terminée, complétée, comme l’indiquent les diverses études. Ses ghazal parlent des sept couches de la terre, des sept sphères célestes, sept mers, sept lignes du visage humain, sept versets de la sourate Fatiha, sept règles de Moïse, etc. :

Yeddi yerdir, yeddi gögdür, yeddi dərya, yeddi xət,
Yeddi müshəf, yeddi ayət, yədi-beyzası nədir?

“Que signifient sept terres, sept cieux, sept mers, sept lignes, Sept livres, Sept versets et la main blanche ?” (NDLR : l’expression yədi-beyza – main blanche fait référence à un épisode biblique dans le Livre de l’Exode 4. 1-17)
Ces informations savantes, compilées sous forme de poèmes et transmises à l’esprit du lecteur, intensifient le caractère informatif du ghazal.

Les expressions “deux mondes, deux univers”, très courantes dans l’oeuvre de Nassimi, ont une signification philosophique plus large et se présentent comme un moyen métaphorique important dans la présentation du concept d’homme. En fait, Nassimi, dans ses divers ghazals, avance dans un langage moderne la théorie de l’union – de la grande unification – dans un langage scientifique, et parle de l’existence de deux mondes, deux univers dans l’existence humaine. Si le concept de deux mondes est interprété de manières divers et variés, l’analyse de l’univers poétique de Nassimi comme un tout éclaire complétement ce sujet. Si l’on place les propos du poète dans la chaîne Créateur-Monde-Homme-Créateur le puzzle se complète, le paysage se dessine et l’on devine aisément ce que le poète cherche à signifier :

Cəmalın, yarəb, ey dilbər, nə taban mahi-ənbərdir,
Kim anın afitabından iki aləm münəvvərdir.
(2,47)

“Ô Seigneur, ô bien-aimé, ton visage est lumineux comme un croissant de lune. Sa lumière éclaire les deux mondes tel un soleil radieux.”

L’idée du bien-aimé accorte, au visage resplendissant qui éclaire les deux mondes concrétise le monde matériel et le monde des sens en les réunissant, rapelle le tout, l’ensemble de manière associative. Ici, le mot dilbər (bien-aimé), au même titre que yareb, (Seigneur) fait référence de manière symbolique au créateur, tout comme les termes canan et sənəm (bien-aimée), sevgili (amoureux), yar (amoureux) dans la poésie soufie.

Le mot sənəm est utilisé comme une formule d’appel pour s’adresser au Créateur :

Qalü bəladə can sana qılmışdı iqrar, ey sənəm,
İmdi aramızda bizim şol əhdü şol peyman gərək
(9,114)

“Ô bien-aimée, cette âme avait confirmé ta parole le jour de Qalu Bala, À présent, il faut se remémorer ce pacte entre nous.”

Ey sənəm, hicran əlində naleyi-zar eylərəm,
Gözlərimdən sanasan dəryayi-ümman ayrılır
(10,247)

“Ô bien-aimée, je gémis en ta séparation, Mes yeux pleurent un océan de larmes.”

Qalü-bəla désigne le moment où, d’après le récit du Coran, les âmes répondirent “Oui assurément” à la question “Ne suis-je pas votre Seigneur?” d’Allah (Sourate 7, Verset 172). Le deuxième exemple est la présentation de la douleur de séparation d’une âme qui se détache du Créateur.

Dans le ghazal « Je peux contenir en moi deux mondes… » (Məndə sığar iki cahan..), le chiffre « deux » résume tout le thème philosophique du poème : le cheminement de la dualité vers l’unité. L’un des mondes désigne le monde matériel incarné par le corps humain, l’autre le monde intérieur ou divin, auquel appartient l’âme humaine. A travers son corps et son âme, l’homme porte en lui l’essence des deux mondes. Ce thème philosophique est développé dans ses autres ghazals également. Dans le distique suivant, les mots bu cahan (« ce monde ») et özgə cahan (« un autre monde ») symbolisent ces deux mondes :

Var bu cahandan özgə bizim bir cahanımız,
Surət bu aləm oldu bizə, ol məkanımız
(2,121)

“Nous avons un autre monde que celui-ci, Celui-ci est un monde d’apparences, l’autre est notre demeure.”

Dans le deuxième vers, ces deux côtés du monde sont clairement désignés : 1) le monde réel, physique, auquel appartient le corps – ce monde
2) le monde divin qui est le refuge éternel de l’âme.

Dans un autre vers du même ghazal il développe davantage ses idées :

İki aləmdə məqsudum vüsalinə irişməkdir
“Mon dessein dans les deux mondes est de m’unir à toi”

Il montre enfin le moyen d’atteindre l’objectif principal : en ôtant le voile de la dualité, il est possible de pénetrer le jardin de l’unité, et de voir et connaître le mystère de Dieu :

Bu ikilik pərdəsindən keç, hicabi rəf qıl,
Gəl bu birlik rövzənindən bax, bu sirrullahı gör
(2,53).

“Renonce à la dualité, ôte le voile, Viens contempler depuis le jardin de l’unité, vois ce secret de Dieu.”

Il s’agit ici de comprendre et de voir avec un regard intérieur (batini). Le passage de la dualité à l’unité est un moyen de parvenir à la science divine, de rencontrer le bien-aimé – le Créateur. Atteindre l’effacement de la frontière entre les deux mondes mène à l’appropriation des connaissances et secrets divins, permet de ressentir, comprendre à travers ces connaissances, vivre en état d’unité – en termes sientifiques, la conscience au niveau irrationnel. A ce moment précis, la multiplicité (kesret) s’arrête, les différends, divergences et contradictions s’unissent là où commence l’unité. La substance de tout ce que englobe l’unité est différente. Le passage de la multiplicité à l’unité peut être comparé à la théorie de la coïncidence des opposés en physique. Dans « Les deux mondes tiennent en moi » et d’autres ghazals aux thèmes similaires, Nassimi affirme l’union et l’existence des contradictions et des polarités du mondes en « Je » :

Uçmaq ilə rizvan mənəm, damu ilə niran mənəm,
Dana ilə nadan mənəm, həm inü həm an olmuşam.
Zahid mənəm, abid mənəm, asi mənəm, fasiq mənəm,
Mömin mənəm, kafir mənəm, mən olmuşam.

“Je suis le Paradis et le Jardin d’Eden, je suis l’enfer et les flammes de l’enfer. Je suis le savant et l’ignorant, je suis ceci et cela. Je suis le dévot et le priant, je suis le rébelle et le dépravé. J’ai été et je suis pieu et infidèle.”

Uçmaq – paradis, rizvan – jardin d’Eden, damu – enfer, niran – flammes de l’enfer, dana – savant, nadan – ignorant, inculte, in – ceci, an – cela, zahid – dévot, abid – priant, asi – rebelle, coupable, refractaire, fasiq – dépravé, mömin – pieux, kafir – infidèle – tous ces opposés sont réunis chez l’Homme universel – külli-insan. L’Homme universel est le « Moi », l’être intégral. Il n’y a pas de « je » ou « tu » – toute l’humanité est uni en « Moi ». L’homme parvenant à l’anéantissement en Dieu (fenâfillah) sur le chemin de l’amour, se réunit avec le Dieu là où les frontières s’effacent, où l’un des deux mondes, c’est à dire l’un des deux « moi » – celui qui est éphémère disparaît, s’anéantit et s’unit avec le « moi » intérieur. Ici l’unité renvoie au concept d’ene’l Hakk, qui, traduit littéralement, signifie « Je suis la Vérité », « Je suis Dieu ». L’âme humaine est une particule divine qui vient du monde des sens. La particule a le pouvoir de tout transformer autour de lui, car elle est une energie divine. En tant que détenteur du secret d’ene’l Hakk, Nassimi disait :

Sirri-ənəlhəq söylərəm aləmdə, pünhan gəlmişəm,
həm həq derəm, həq məndədir, həm xətmi-insan gəlmişəm.

“Je dis le secret de la vérité dans ce monde, je suis venu invisiblement, Je dis la vérité, la vérité est en moi, je suis le dernier homme créé.”

La philosophie de l’unité peut être expliquée en physique quantique par des connaissances scientifiques modernes. (1) Dans l’approche philosophique de Nassimi, la vérité est dans chaque « moi « , mais elle est dissimulée. Seuls ceux qui comprennent l’éphémérité du monde et ceux qui sont capables de combattre leurs tentations, leur nafs (moi, égo) peuvent atteindre ce niveau. Cet enseignement a une place particulière dans l’oeuvre de Nassimi :

Dünya murdardır, iyrən könül murdardan
Gül deyil dikəndi dünya, nə umarsan xardan.

“Ce monde est impur, ô cœur, abhorre l’impureté, Le monde est une épine, et non une fleur, que peut-on espérer d’une épine.”

Ey xəstə könül, dərdinə dərman tələb eylə….
Sındır qəfəsi tazə gülüstan tələb eylə

“Ô cœur malade, exige un remède pour ta peine… romps la cage, exige un jardin de roses fraîches”

Ainsi, Dieu reste secret, invisible et insaisissable pour l’homme jusqu’à ce que celui-ci prenne conscience de son “Moi” et de la Vérité de son “Moi”. Pour le trouver et le connaître, il faut d’abord s’engager sur le chemin de l’amour. La phase de conscience commence au fur et à mesure qu’on avance sur le chemin de l’amour et de l’évolution de l’âme. Seulement après on peut comprendre le secret d’ene’l Hakk – une étape périlleuse qui passe par la séparation, la nostalgie, la tristesse et le chagrin :

Vəhdətin şəhrində seyran eylərəm,
Mən səni cismində heyran eylərəm,
Gəncimi adəmdə pünhan eylərəm,
Adəmi həm həq, həm insan eylərəm;
Bulmuşam həqqi, ənəlhəq söylərəm,
Həq mənəm, həq məndədir, həq söylərəm.
Gör bu əsrarı nə müğləq söylərəm,
Sadiqəm qövlümdə, səddəq söylərəm.

“Je déambulerai dans la cité de l’unité, je te surprendrai dans ma substance, Je cacherai mon trésor en l’homme, Je ferai de l’homme la vérité et l’humain. J’ai trouvé la vérité, je dis la vérité. Je suis la vérité, je détiens la vérité. J’embrouillerai le secret. Je suis fidèle à mon engagement, je suis dans la vérité.”

Adəmdə təcəlli qıldı Allah,
Qıl adəmə səcdə, olma gümrah! 

“Allah s’est incarné en homme, Vénère-le, ne sois pas dévoyé”

Il est intéressant de noter que dans la poésie de Nassimi le thème de conscience (derk) est plus célebré que celui de la nostalgie (hesret).

L’approche de l’Homme mystérieux et complexe de Nassimi dans un contexte de Créateur et d’Homme occupe une place centrale dans le ghazal Bu cism evinə, talibə, seyr edərək çün can gəlir, Bu evdə baqi sanma kim, bir-iki gün mehman gəlir – “Ô élève, l’âme pénètre dans cette maison du corps en pérégrinant, Ne la crois pas éternelle dans cette maison, elle en est l’hôte pour un jour ou deux”. Le poète y résume par le menu détail les processus de création propres à l’homme, sa connexion avec les deux mondes – les racines profondes de l’unification du monde matériel et du monde des sens en Homme, le voyage de l’âme autour du monde depuis le commencement. Nassimi montre deux aspects du corps humain : il compare la chaire à une maison qui a toutes les ressources nécessaires pour vivre dans ce monde – “la maison du corps”; il compare l’âme à un hôte du monde Divin qui ne séjournera que quelques jours dans cette “maison”. Le mot “hôte” est l’expression exacte de la vie éphémère de l’homme dans ce monde.

Vardır sualım çün sana, vergil cavab, qalma dona
Bu ruhi-qədimi mana, degil ki, sən qandan gəlir?

“J’ai une question pour toi, donne-moi une réponse, ne reste pas figé, Dis-moi d’où me vient cette âme immémoriale”

La réponse à cette question, d’actualité de tout temps, suscite toujours de l’intérêt aujourd’hui. Des recherches et expériences menées dans la médecine moderne, les études sur les strates profondes de la psychologie, les expériences menées sur les personnes en état de mort clinique et ou en méditation tendent à trouver des réponses à cette question.
Les idées et approches philosophiques concernant l’âme sont diverses. “L’âme existe par elle-même, elle vient de Dieu et lui appartient entièrement. L’âme est plus individuelle et plus haute que le corps.” (Шейх Хаким Моинуддин Чишти, Суфийское целительство [La guérison soufie], Moscou 2002, p.42) ; “Le coeur est l’endroit où l’âme est enracinée dans l’existence humaine. Le coeur est la coquille, la perle est l’âme.” (Нурбахш Д., Психология суфизма [Psychologie du soufisme], Moscou, 2004, p.133). Dans son Traité de métaphysique, Voltaire disait “L’un dit : L’homme est une âme unie à un corps ; et quand le corps est mort, l’âme vit toute seule pour jamais ; l’autre assure que l’homme est un corps qui pense nécessairement ; et ni l’un ni l’autre ne prouvent ce qu’ils avancent.». Platon admet l’origine divine de l’âme. Il pense que lorsque l’âme passe dans le corps humain, il perd sa pureté originelle, cède à ses désirs et enlaidit sa nature originelle en se divertissant avec les sentiments. Dans l’enseignement de Platon, l’âme humaine est constituée de trois parties. Seule l’une d’entre elles siège dans la tête et est pourvue d’intelligence, les deux autres en étant dépourvues.

Selon le savant et philosophe azerbaïdjanais Seyid Yahya al Shirvani al Bakouvi (1410-1462), l’homme est un être constitué d’un coeur, de désirs et d’une âme. Si le cœur – siège des émotions les plus fortes – tend vers l’âme qui est le bon guide de la morale et est développé suivant le but de sa création, l’homme peut atteindre la véritable humanité et la béatitude à la fois dans ce monde et dans l’au-delà. Les livres religieux traitent de l’âme certes peu, mais de manière concrète. Quant à la pensée matérialiste, l’âme n’y a pas sa place et les questions spirituelles n’y sont pas abordées. L’homme est considéré comme un être biologique doté d’une conscience qui s’est formé et developpé à l’issue d’un processus d’évolution.
Nassimi tente de répondre à cette question à travers sa propre vision du monde, ses connaissances et conclusions savantes, et de percer le mystère de l’homme. La confiance, la détermination et la conviction de ses propos persuadent le lecteur. Le poète jette un œil sur l’ontogenèse de l’homme, cherche à clarifier sa nature matérielle, terrestre et divine. En décrivant l’homme – créature biologique du monde matériel – avant son union avec l’âme divine, il le nomme tömeyi-heyvan, c’est à dire petit animal ou petite créature, particule vivante. Il s’agit bien sûr d’un point de vue personnel du poète sur l’homme et la création du matériel.

Cün xakdən edər səfər, mədən, nəbat olur şəcər
Rovşən gorər əhli-nəzər kol tömeyi-heyvan gəlir 

“En voyageant depuis la terre, la source et la végétation se créent, Les clairvoyants voient sans équivoque que cette particule vivante arrive”

Le distique peut être interprété de différentes manières. Tout d’abord, l’idée de la création de l’homme à partir de la poussière de la terre attire l’attention. Ensuite, l’on peut supposer qu’il aborde la question de la création du monde matériel de manière progressive – la formation et l’évolution de la terre, des matières solides, de la végétation et enfin des créatures vivantes. Cela fait écho aussi à l’idée que l’âme vit dans les êtres vivants et dans le corps humain après avoir vécu dans la terre, les roches, les plantes et les animaux dans la théorie hindouiste. Cette idée fait débat et n’est pas communément admise. L’idée de la transmigration d’une espèce vers une autre est inexacte. On peut également supposer que cette liste successive énumère les étapes du développement et du changement de la conscience humaine. Cela peut être interprété comme la description de la création du monde d’après les religions du Livre: Dieu créa d’abord les cieux et la terre, les arbres, les animaux et enfin l’Homme. Enfin, cela s’approche également de la théorie de l’évolution.

Çün tömeyi-heyvan olur, o da ki insü can olur
İnsana vasil olmağa bidəstü pa pərran gəlir

“Parce qu’il fut une particule vivante qui fut l’homme et l’âme, Vulnérable, elle vola pour s’unir à l’homme”

Ici, « Sans défense » (bidəstü) et « voler » (pərran) sont la visualisation du concept de l’âme, de l’esprit dans un langage compréhenseible par l’homme. L’homme accepte plus facilement ce qu’il voit, et refuse ce qu’il ne voit pas. Ainsi, le passage de l’homme de l’état d’être biologique à l’être spirituel et son rôle de messager de ces deux univers se complète :

Çün tömeyi-insan olur, insanü cismü can olur
Pəs ruhi-insani olub, çün surəti-rəhman gəlir”.

“Dès lors que la particule vivante fut, furent de l’homme le corps et l’âme, Alors fut l’âme humaine et revint à l’image du miséricordieux ” [NDLR : Rəhman / Rahman qui signifie « miséricordieux » est l’un des 99 noms d’Allah dans l’Islam.]

D’après l’enseignement houroufi, c’est à cette étape que l’Homme commence à incarner Dieu. Les thèmes du déchirement de la nostalgie, des larmes, de la séparation avec la bien-aimée, récurrents dans toute la poésie classique, sont concrétisés dans le distique suivant de Nassimi :

Ol aləmi-itlaqdan, ol şəmsi-din xəllaqdan,
Ayrıldığiçün zərrəvəş bu dünyaya nalan gəlir

“Égarée du monde libre, de la voie lumineuse du Créateur, La particule étincelante vient dans ce monde en gémissant”

Comme l’âme s’est détaché de son espace et s’est échappé de son Créateur, c’est à dire de Dieu, elle vient à ce monde en pleurant, en se lamentant, en gémissant. Cela fait également écho, de manière associative, aux pleurs et cris de naissance.
Dans les distiques suivants, Nassimi énonce une idée différente des convictions philosophiques de ses autres œuvres et que l’on ne rencontre pas non plus dans les postulats soufis :

Biixtiyarü biədəd gəlir-gedər kim, vəsl ola,
Ta vəsl olunca adəmə çəndan gedər, çəndan gəlir
 

“Indénombrable et involontaire, il s’en va et revient, en quête d’union, Et s’en va et revient maintes fois avant que l’un s’unisse à l’homme”

L’idée véhiculée dans ce distique fait écho aux croyances bouddhiste et hindouiste de la réincarnation. Les messages similaires s’enchainent dans les distiques suivants. Ici les verbes « aller » et « venir »/ « revenir » attirent l’attention. Les allées et venues, c’est à dire les mouvements, opèrent des changements, des évolutions qualitatifs en fonction du mode de vie et de l’activité de l’homme. En revanche, l’échec de l’expérience mène au statisme et à l’absence d’évolution. Cette absence développement, le non changement, sont considérés comme un défaut pour un homme :

Bu aləmə çün kim gəlir kəsbi-kəmalü mə’rifət,
Etməz olursa dəmbədəm, nadan gedər, nadan gəlir;
Hər kim ki, adəmzadədir, etməzsə insana sücud,
Surətdə adəm, mə’nidə şeytan gedər, şeytan gəlir.

« Celui qui vient dans ce monde sans apprendre la science de la perfection et de la courtoisie, s’en va et retourne comme un ignorant. Si le Fils de l’Homme ne vénère pas l’Homme, il est alors un homme en apparence, mais un démon dans son identité profonde. »

Ici le poète veut dire que dans cette vie terrestre de ce monde matériel, un être vivant qui ne développe pas sa spiritualité, vient et s’en va en restant au même niveau ou bien passe à un niveau inférieur. Ceux qui reconnaissent Dieu et la Vérité, voient leurs qualités humaines s’élever et une évolution spirituelle s’opérer. Ici, l’évolution spirituelle doit être comprise au sens de la transition vers l’essence divine au niveau de la conscience :

Həq sözə insaf eyləsən, ayinəni saf eyləsən,
Şunlar ki, bikr oldu yəqin, övrət gedər, oğlan gəlir;
Hər bir ülumun gərçi kim, vardır məqalı azü çox,
Elmi-lüdənni oxuyan dərviş gedər, sultan gəlir”.

“Si tu adhères à la parole juste et tu gardes ton miroir pur, Si tu accomplis tout ceci sans l’ombre d’un doute, l’épouse s’en va, la progéniture vient; Chaque science a un objet plus ou moins, Celui qui apprend la science divine, s’en va comme un derviche, revient comme un sultan.” [NDLR : sultan est utilisé ici au sens de détenteur de sagesse, du conquéran des coeurs.]

Le poète présente même la formule de ces allers et retours :

Ruhül-qüdüs kim, hər nəfəs verdikcə min bərzəx keçər,
Ol bibəsər əma sanır kim, bu sözü asan gəlir.

« A chaque souffle, le Saint-Esprit traverse mille isthmes. Cet insensé croit comprendre facilement le sens de ce mot. »

Dans ce distique, l’expression min bərzəx keçər (« traverse mille isthmes ») est très intéressante. En effet, dans la théologie islamique, bərzəx – barzakh – désigne l’endroit où après la mort les âmes patientent en attendant le Jour de la Resurrection. D’origine arabe, le mot barzakh a plusieurs significations :

1) point de contact entre deux choses,
2) l’endroit où les morts attendent jusqu’au Jour de la Résurrection
3) bande de terre entre deux mers, qui réunit deux terres: zone de passage 4) l’enfer.

On pourrait certes s’attarder sur les deux premières significations, mais “mille isthmes” – min bərzəx – correspond davantage au sens de zone de passage. Il n’y aurait qu’un barzakh selon la vision théologique. Le chiffre « mille » annonce la multiplicité de ces points de passage. Cela signifie qu’il est essentiel pour une personne, pour qu’elle ait conscience d’elle-même et qu’elle comprenne sa véritable identité, de traverser sans faille l’épreuve du monde matériel et de la vie terrestre. Ce monde est un “polygone”, un champ de tir pour l’élévation spirituelle. Dans les zones de passage – dans les barzakh, l’âme comprend ses bonnes actions et ses erreurs grâce aux qualités divines. C’est la raison pour laquelle, dans la philosophie soufie la notion de “mourir avant de mourir” est considérée comme une étape ultime sur la voie de la perfection. La résurrection va de pair avec l’éveil et l’éveil avec la vérité absolue.
Il n’est pas aisé d’émettre un avis univoque sur les idées et la philosophie de Nassimi. En effet, si ne elles ne peuvent confinées dans le cadre des sciences profanes, des connaissances en physique, elles dépassent aussi largement celui de la métaphysique. Dans son livre Ma Conception du Monde. Le Veda d’un physicien le physicien autrichien, Prix Nobel de physique, Erwin Schrödinger estime que du point de vue des sciences naturelles, l’enjeu du stade post-kantien est de « dresser successivement des barrières pour limiter le rôle de la métaphysique, dans la mesure où elle influe sur la description des faits tenus pour vrais dans divers domaines scientifiques ; mais la préserver en même temps en tant que soutien indispensable de notre connaissance générale aussi bien que particulière […].
On peut avoir recours à une image, en disant que nous avançons sur le chemin de la connaissance et qu’il faut nous laisser guider par la main invisible de la métaphysique qui se tend vers nous comme sortant du brouillard. En d’autres termes, la métaphysique n’est pas l’édifice de la science, mais la forêt qui a servi à sa construction et sans la laquelle la construction n’aurait pu avoir lieu.
»
La philosophie de création de Nassimi peut être résumée comme suit : l’Homme vient au monde et se forme en qu’être physique et spirituel, porte en lui le trait de son Créateur. Il mène une existence pendant un certain laps de temps dans cette vie. Si dans ce monde il parvient à surmonter ses tentations grâce à ses activités physiques et spirituelles, il s’engage alors sur le chemin de la perfection. Une personne ayant traversé ces épreuves peut se comprendre et comprendre le Créateur.
Toutes ces idées et réflexions exprimées à travers la poésie tantôt manifestement et tantôt discritement, interpellent encore les esprits.
Les poèmes de Nassimi abordant les défis mondiaux de tous les temps comme l’essence de la création, de l’humanité et de l’Homme, sont un parfait exemple d’une oeuvre qui peut être discutée sous un angle savant et à l’aune de progrès technologique du XXIe siècle.

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