L’île aux sables août 17, 2022 – Publié dans Littérosa, Littérosa Magazine – Mots clés: , , , , ,

Mubariz Oren est l’un des représentants le plus talentueux de la littérature azerbaïdjanaise moderne. Caractérisé par un style singulier, Mubariz Oren développe une approche différente des événements. En 2019, il a été lauréat du concours le plus important de la littérature azerbaïdjanaise « la Parole d’Or ». « Sodomor » est son premier roman.

Comme à leur habitude, ils se sont donné rendez-vous au parc Samad Vurgun, devant la statue du poète. C’était l’anniversaire du décès de Youssif, et ils devaient se rendre au cimetière de Hovsan pour lui rendre visite. Ils avaient étudié à la faculté de philologie ensemble, durant cinq années. Tous les quatre avaient vécu dans la même chambre. Ensuite, la vie les avait dispersés.

— Nous pourrions peut-être prendre un taxi ? suggéra celui qui était relativement bien habillé.

— À quoi bon ? L’autobus s’arrête juste à côté, rétorqua celui qui portait une chapka discordant avec le gris du mois d’octobre.

Le troisième voulait répliquer, mais le conducteur qui criait « Hovsan un manat, Hovsan un manat » s’était approché d’eux : « j’ai déjà un passager, si vous vous asseyez on y va tout de suite ». 

Ils s’assirent à l’arrière. La voiture se mit en marche, une musique nationale envahissait l’habitacle. 

— Le volume ne vous gêne pas ? les yeux du conducteur qui avait rempli sa voiture brillaient dans le rétroviseur.

Le jeune passager assis sur le siège avant se retourna pour les regarder. Celui assis au milieu fit un signe de la tête, comme pour lui indiquer « ne vous en faites pas ». Puis, ce dernier touchant son voisin avec son bras, lui dit :

— Nous aurions dû acheter des fleurs …

— Il doit y en avoir, rétorqua son voisin d’une voix inaudible.

— Ils en vendent dans le cimetière, répondit le troisième. 

Le conducteur, qui avait entendu la conversation, baissa le son :

— Ne vous en faites pas, je vous déposerai directement devant le cimetière.

A l’entrée du cimetière, il s’y vendait des fleurs…

Ils trouvèrent la tombe de Youssif avec difficulté. Bien qu’ils aient participé à l’enterrement de son père durant leurs années estudiantines, le cimetière n’était plus le même. 

— Je n’attendais pas ça de toi. Celui à la chapka blanche pleurnichait en voyant l’image de Youssif sur la pierre tombale.

—  Et toi, qu’est-ce que tu as à faire ici ? Ils se turent… Celui qui était le plus beau parmi eux et qui était un vrai causeur, c’était Youssif. C’était toujours lui qui était poussé en avant quand il fallait draguer en ville ; ses belles paroles pouvaient séduire n’importe qui. Maintenant, il les regardait depuis une pierre muette. Ils parlèrent du caractère éphémère de la vie, de son infidélité, et s’approuvaient mutuellement d’un signe de la tête. Un peu plus loin, l’imam allait et venait entre les tombes ; ils se contentèrent de prononcer quelques prières eux-mêmes. 

Il faisait froid. Ils pourraient idéalement se rendre en ville et manger un bon repas à base de foie de veau, comme ils avaient jadis l’habitude de le faire. Mais par les temps qui couraient, il n’était plus si aisé de trouver un bon endroit spécialisé dans ce type de plat. A l’époque, lorsque l’on descendait depuis le Palais Lénine, était situé à gauche un tel restaurant, dans la cave de l’immeuble. Leur plat à base de foie de veau était fameux, et ne coutait qu’un manat et demi. Le chef était un homme d’une trentaine d’années, aux moustaches bien huilées, et lorsqu’il servait ce met, il enfonçait bien profond sa louche au fond de l’immense marmite. 

— Eh, maintenant se trouve à cet endroit un restaurant indien, dit sans conviction celui qui portait une chapka blanche.

— Je connais un bon restaurant de khinjal à Hovsan, rétorqua le troisième. 

Ils durent marcher jusqu’à la route. Un peu plus loin, à côté d’une épicerie du coin, se trouvait un petit café. 

— Mettons-nous ici, dit celui qui était relativement bien habillé, son nom est sympa.

Ils achetèrent une bouteille de vodka à l’épicerie. A l’intérieur dominait une chaleur écrasante, le chauffage fonctionnait à fond. Quatre jeunes hommes étaient attablés à proximité de la fenêtre. Ils s’assirent alors près du chauffage. Un homme petit de taille s’approcha : 

— Nous avons de bonnes boulettes de viande, dit-il, tout fraichement préparées, je vous les conseille.

— Très bien, dirent-ils tous les trois.

Le repas était vraiment bon, tout y était. Ils burent le premier verre en silence : « A l’absence de Youssif ». Puis ils parlèrent de leurs affaires de vie. Chacun était mécontent de son travail. L’un était diplômé de philologie, et était linguiste. L’autre travaillait au zoo comme spécialiste des éléphants (en réalité, il travaillait à la caisse du zoo). Le troisième travaillait à l’entreprise de traitement des déchets domestiques. Quels choix singuliers : « éléphantiste », luinguiste, et « déchetiste » — ils s’étaient attribué ces surnoms étonnants. A la fois sarcastiquement et sérieusement. A l’époque de leur vie d’étudiants, ils avaient caressé l’espoir d’une vie meilleure. Après l’effondrement de l’Union Soviétique, ils durent oublier leurs rêves. Personne n’avait eu besoin de faire valoir son diplôme, chacun a accepté le travail qu’on lui a proposé.

L’un buvait le moins : à peine ses lèvres touchaient le verre qu’il le reposait. 

L’autre prétendait : « Mon foie me l’interdit ». 

Le troisième avait bien bu. Il parlait aussi beaucoup. Au bout d’un moment, son discours paraissait inintéressant, les années qui s’étaient écoulées n’avaient pas uniquement modifié leurs chemins, mais aussi leurs centres d’intérêt. Ils s’interrogeaient de leurs regards amusés comme pour demander pourquoi ils ne trouvaient rien d’intéressant à se raconter. 

Le groupe de quatre jeunes, assis non loin, installé près de la fenêtre, portait un toast à l’amitié. L’un intervenait dans les termes suivants :

— Vous savez quel est le vrai ami ?! Le vrai ami est celui qui, disons par exemple que tu glisses et tombes d’un haut bâtiment… A ce moment-là, tu tombes à terre avec fracas… Alors que tu es dans les airs, celui à qui tu penses en premier, celui-là est ton meilleur ami… 

L’autre répétait la même idée que tout le monde faisait sienne : 

— Un bon ami est celui qui est là pour toi lorsque tu as besoin de lui.

Un autre exprimait une idée simple, de manière compliquée : 

— Le vrai ami… Le vrai ami est supérieur à ton frère… 

Le dernier croyait donner la meilleure définition de l’amitié : 

— Sais-tu qui est ton meilleur ami ? Veux-tu le savoir ? Tiens, admettons que tu t’absentes pour une durée longue… Peu importe où… Dans ta maison… Écoute moi bien… Je disais dans ta maison… Ta famille… Si tu connais une personne à qui confier ta famille, celle-là est ton meilleur ami !

Mais qui étaient-ils ? Étaient-ils meilleurs amis ? Eux aussi à une époque tenaient de tels discours. Ils pouvaient philosopher sur l’amitié, la fidélité et la confiance avec détermination. A la fin, cette détermination s’était tarie. Ils n’ont jamais pu rendre visite à la femme et aux enfants de Youssif depuis son décès. Soit ils n’avaient pas trouvé de temps, soit pour une autre raison. C’était le comportement des meilleurs amis au monde, ils se sont uniquement rendus chez le défunt pendant la cérémonie du deuil, au même titre que n’importe qui. Depuis, ils n’y sont pas retournés. Ils n’avaient pas une seule fois ouvert sa porte pour s’enquérir des besoins de ses enfants. Alors cela signifie-t-il qu’il s’agissait d’une fausse amitié ? Dépourvue de sincérité ? Qu’il ne s’agissait que d’une amitié d’opportunité ? Ils n’osèrent pas lever la tête pour se regarder dans les yeux. 

L’horloge fixée au mur indiquait la direction de la porte. Le soleil s’était couché depuis un moment. Les bruits produits par la vaisselle que rangeait la serveuse voulait dire « vous avez mangé, maintenant c’est l’heure de partir pour que nous aussi puissions rentrer et nous reposer ». Le patron des lieux, qui était assis, accoudé à la table, semblait s’intéresser à la finalité des discussions. 

— Vous savez, mes frères, lui aussi prit la parole, mon défunt père aussi avait de bons amis. Ils étaient inséparables. Ils ont voyagé à Moscou, à Socthi, Kislavodski … ils ont passé de bons moments ensemble. Mais après la mort de mon père, aucun n’a mis les pieds chez nous. Tout le monde est venu, ses proches, ses amis, sauf eux. Maintenant je ne suis plus un enfant. Même à cet âge, quand je me demande qui étaient les amis de mon père, ma pensée va pour eux. Ceux qu’il a toujours fréquenté…

Vers la nuit la température descendait, le ciel était clair, étoilé. 

L’absence de nuages donnait l’illusion que le ciel s’était élargi. 

— Nous avons bien fait de venir…

— J’ai l’impression d’avoir honoré une dette qui me pesait.

— Mais nous aurions dû acheter des fleurs…

Traduit de l’azerbaïdjanais par Dilbadi Gasimov.

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