« Tranches de vies confinées » Virginie le Vaillant avril 6, 2020 – Publié dans Littérosa – Tags: , ,

Virginie le Vaillant, juriste spécialisée en droit des affaires, actuellement enseignante en français langue étrangère en ligne.


J+ 7 après l’annonce du confinement (24 mars 2020)

Tout est bien dans le monde qui est le mien.

Ce sera notre septième jour de confinement. Quand la nouvelle est tombée, confinement, je suis restée stupéfiée. En état de sidération. Je pense l’être davantage de jour en jour, d’ailleurs.

Ici, en Anjou, l’une des régions les moins touchées de France, la vie s’écoule en douceur. On dirait le Paradis. Dehors, non loin, la guerre.

07h30. Comme d’habitude, les enfants se lèvent pour aller à l’école, au collège, au lycée. Chacun doit être prêt. On prend gaiement son petit-déjeuner, puis regagne son lieu de travail, sa chambre, le salon. Très sérieusement, comme si de rien n’était, nous poursuivons notre chemin. Ainsi l’ai-je décidé, pas question de lâcher, d’abandonner. Restons debout. Chacun son poste. Chacun sa tâche.

Je reprends mon travail, songeant à mes étudiants Chinois qui, il y a peu, me racontaient leur confinement, étudiants que je soutenais de tout mon cœur. Que leur situation me semblait lointaine et inenvisageable… Et de les encourager vaillamment, il y a un mois, bien à l’abri, bien confinée dans mes petites certitudes, dans ma vie, protégée. Ce virus est au loin, si loin…

Mes étudiants du monde entier aujourd’hui sont inquiets, je fais office de psychologue. Certains sont jeunes et confinés dans de minuscules appartements, loin de leur famille. Ils veulent parler, s’épancher. On explique, relate, raconte. Chacun y va de ses peurs, de son expérience, de son pays, de son cœur.

10h00. Pause, enfin selon les horaires de cours de chacun. Les plus grands ont cours par visio, les trente élèves sont là.« Présents », fait liker le professeur avec des cœurs, pour leur en mettre, du baume, au cœur, justement. Quelle aventure technologique, quels trésors d’inventivité, ces cours par internet ! C’est mon lot commun normalement, mais là, vraiment, comme si c’était inhabituel, je me réjouis de ces cours à distance. Le cours commence, le professeur apparaît en pyjama. Après tout, à situation extraordinaire, costume extraordinaire. Des pages à ouvrir, des connexions qui flanchent, des fous rires, une maman et son cappuccino, un chat miaule, un bébé pleure. Le professeur en pyjama quitte son poste. Le plus grand devoir qui soit l’appelle : son fils pleure. Au passage, il revient, café en main, sourire aux lèvres. Voilà, on vit, on entend le bruit de la vie des autres, on pénètre dans leurs tranches de vies. Au loin, la bataille fait rage.

Du plus grand au plus petit, chacun a son travail, son rôle. Comme de bons petits soldats. Sans doute en avons-nous besoin, il nous faut indubitablement ce cadre pour continuer, toujours sidérée, en ce qui me concerne. Mais nous le sommes tous à notre manière. Ma grande, si douce, étudiante en biologie, auteure, écrit de plus belle, elle a maintenant tout le temps nécessaire. Elle semble calme et sereine, mais elle cache son jeu, je le sais, elle ne dort plus bien. Ma cadette travaille son prochain concours. Forte et déterminée, comme à son habitude, le feu brille en elle, mais là, il me semble que de rires, trop il y a… Mon plus petit fait précautionneusement ses devoirs, attentif et studieux. Il ne dit mot et pourtant, je la sens, cette inquiétude sous-jacente qui un jour lui fait me dire, à demi-mots, qu’il a peur. Peur d’être malade, que nous, ses parents, sa famille, soyons malades. Et la question tombe, telle un couperet : « Maman, est-il possible que… tu meures ? ». Voilà, les mots sont dits.

12h00. Je finis mes cours. Il fait si beau dehors. Tout est calme, apaisant, et pourtant. Nul ne peut sortir librement, insouciant. Rencontrer ses amis peut signer notre maladie, et pour les plus faibles, les plus âgés, leur mort. La panique, la nuit, me soulève le cœur.

Les plus âgés… petite Mamie, ta vie pourrait s’éteindre, ta voix à jamais disparaître. Les oiseaux chantent et je souris, je regarde les enfants s’amuser dehors, rire et vivre. La joie ici éclate, malgré tout. Quelle époque étrange. Où la joie côtoie l’horreur guère plus loin. Où les rires côtoient la mort ici-bas. Où la vie retentit, éclate, reluit. Là-bas, l’orage gronde.

Je pense à vous, personnel soignant, à ces horreurs que quotidiennement vous vivez auprès de nos malades. Que ma vie tranquille me paraît inconvenante, alors que tant d’autres souffrent… Mais vous nous le demandez, nous en priez. Restez chez vous, aidez-nous. Je mets un point d’honneur à vous écouter. Pour vous rendre hommage, le soir, nous applaudissons aux fenêtres. La France réunie, unie, vous soutient. N’étiez-vous pas pour autant les laissés pour compte, les abandonnés ? Pardon.

14h00. Tout le monde reprend son travail. Chacun s’attelle à sa tâche. Français, maths, histoire, biologie, algorithme, anglais. La vie continue, elle n’est pas complètement différente et pourtant, elle m’est si étrangère. Ponctuée de pauses gaies, thé ou chocolat vite avalé, thé chocolat, panne d’internet réparée rapidement à l’arrache. Vite, on reprend le cours. Soudain, on a perdu le nom de la ville à inscrire sur la carte de géographie de sixième. 

Pendant ce temps les morts s’accumulent : Chine, 3277 morts. Italie, 6820 morts. Espagne, 2696 morts.

16h00. Fin du travail pour moi. J’appelle Maman par visio. On ne le fait jamais. Il a fallu attendre le confinement pour s’appeler plus souvent. Pendant combien de semaines ne nous verrons-nous pas ? Nous reverrons-nous d’ailleurs, me siffle une méchante voix ?

J’envoie un message à une amie dont je n’ai pas eu de nouvelles depuis longtemps. Le besoin de savoir si tout va bien, de se rapprocher, de se rassurer, de rassurer et d’entendre des voix. Se tranquilliser. Je t’appelle toi, mon ami au rire tonitruant, qui m’a toujours emportée dans tes rires et sourires, la force de ta douceur.

18h00. Ma fille appelle son arrière-grand-mère. Discours de sourds.

– Mamie, tu as quel temps ?

– J’ai lu un peu.

Absurde. Mais tout va bien. Tant que Mamie répond à côté, tout va bien dans le monde qui est le mien. Tout change alors que rien ne change. Tout est si paradoxal.

Notre vie devient-elle meilleure ? La pollution diminue depuis. Notre Terre respire. De nouveau. Les êtres se révèlent aussi. La bêtise des gens éclate au grand jour. Caddies de 620 euros. Commande de vingt baguettes. Des provisions, temps de guerre. L’égoïsme de certains atteint aussi son paroxysme.

Générosité, bonté, bienveillance, douceur. De-ci, de-là, des actes héroïques, des personnes de cœur, hautes en couleurs. Hissez les voiles et hauts les cœurs ! La peur recrée des liens, renforce les attachements. Papa ? es-tu là ? Parlons, veux-tu bien ? Je me rapproche des personnes fortes, qui tiennent le cap. En toute heure, en tous lieux. Des rocs qui savent gérer l’extra-ordinaire.

Toi, Amour ? Penses-tu à bien prendre soin de toi ? Puisque tu n’es pas confiné, toi, que tu prends comme tant d’autres ces risques pour nous ? Prends soin de toi, pour toi, pour nous, ta famille.

Chers amis, veillez sur vous, prenez soin de vous, combien de fois n’ai-je dit ces mots ces jours-ci ? Aimez-vous. Ce virus n’aura pas raison de nous, de notre Amour. Nous tissons nos liens, nous tissons nos toiles. Envers et contre toi. Confinement, tu nous rapproches. Paradoxal.

Le temps s’arrête et nous continuons à apprendre, à rire, à chanter, à danser, à vivre.

A l’unisson. Réunissons-nous. Non. Tu n’auras pas raison de nous, de nos vies, de nos sourires. De nos joies, de notre rage. De vivre.

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