« Les grues de soleil ». juillet 10, 2020 – Publié dans Littérosa – Tags: , , , ,

Sengiin Erdene, la figure incontestée de la littérature de fiction et le grand maître des nouvelles psychologiques de la littérature mongole, est né en 1929 en province de Khentii à l’est de la Mongolie et est mort en 2000 à Oulan-Bator à l’âge de 71 ans. 

La mort de son père lors des répressions politiques de la fin des années 1930 et le déclenchement de la Deuxième guerre mondiale ont influencé ce jeune garçon de 14 ans qui a d’abord choisi le métier d’officier à l’École militaire d’Oulan-Bator et puis celui du médecin à l’Université nationale de Mongolie. Avant de se tourner complètement vers l’écriture, il a travaillé pendant plusieurs années comme psychiatre. 

Parmi ses œuvres les plus remarquables figurent « La poussière soulevée par les sabots du bétail » (1964), « L’année de la souris bleue » (1970),  « Les grues de soleil » (1979),  « L’oasis » (1979), « Le cercle de la vie » (1983),  « Zanabazar » (1989) et « Rencontrons-nous dans la prochaine vie » (1996). Ses œuvres ont été traduites en russe et en allemand. 

L’héritage remarquable que Sengiin Erdeni a apporté dans l’histoire de la littérature mongole réside en son rejet courageux du ton de la propagande et des tendances pédagogiques qui persistaient dans la littérature et en son riche expérience de la création des œuvres littéraires avec un vrai talent et imagination.

Il a consacré plusieurs années de sa vie à diriger de divers organes de presse et de littérature tels que Tsog, Littérature et l’Union des écrivains mongols.   

Sengiin Erdene a reçu de nombreux prix et de distinctions nationales. En 1965, il a reçu le prix d’État de la Mongolie. En 1976, il s’est vu décerner la récompense de l’Union des écrivains mongols et en 1994, le titre d’écrivain populaire de Mongolie.  


Traduit du mongol par Altantsetseg Tulgaa


Assis sur le puits à sec situé non loin des ruines du temple, je disais adieu à la soirée ensoleillée de l’été. Depuis ma naissance, il y a quinze ans, ce temple a été le lieu de bien des évènements. Le temple qui se tenait là n’existe plus. Même si je ne comprends pas la raison de sa disparition, je ne ressens aucun regret à ce sujet. Je me souviens qu’entraîné par ma mère qui me tenait par la main, je montais les nombreuses marches de son escalier en bois bleu. Quand j’entrais dans le temple, j’apercevais des moines assis, les jambes croisées, en train de réciter des sûtras. Les trompettes retentissaient suffisamment fort et le parfum agréable fait d’encens et de genévrier se dispersait dans la salle. Les grimaces que les divinités courroucées faisaient avec leur bouche ouverte jusqu’aux oreilles en exposant toutes les dents et les visages sereins des bodhisattvas de la compassion flamboyaient à la lumière de la lampe à l’huile. Quand ma mère me demandait de prier, je le faisais. Aujourd’hui, on ne voit que des pierres de fondation du temple comme si tout ce qui a existé sur son emplacement a été englouti par la terre. Des mauvaises herbes ont poussé entre ses pavés carrés. Ça ne me regarde pas car le temple a dû subir un destin tragique en étant démoli. Même le puits s’est tari. Je me souviens que mon père avait dit avoir donné un coup de main à sa construction. D’ailleurs, lui aussi, il a disparu. En fait, le temple, mon père ainsi qu’une série d’objets ayant existé étaient enterrés et ont été remplacés à leur tour par de nouvelles réalités que l’on n’avait pas connu avant. Quand la guerre a éclaté il y a un an, les hommes les plus forts et les plus fiables de notre région ont été mobilisés dans l’armée. Mon frère a aussi été appelé. Je ne sais même pas s’il revient un jour ou pas. « Les soldats sont tués sur les champs de bataille » dit-on.

Demain matin, moi aussi, je quitte mon pays. J’admets qu’aller à l’école au centre de la région n’a rien à avoir avec le départ sur les champs de bataille. Pourtant, personne ne sait quel destin m’y est réservé où disparaissaient non seulement les objets mais aussi les êtres humains.

Me disant ainsi, j’ai pris un caillou et je l’ai jeté dans le puits. Celui-ci a fait un bruit léger en tombant dans la boue du fond. Comme je disais adieu au soleil de mon pays natal, je resterai ici jusqu’au coucher de celui-ci. C’était l’heure de la traite du soir. La légère fumée blanche venant des bouses de vaches séchées et brûlées près de chaque enclos durant la traite remontait doucement vers le ciel comme un serpent au-dessus de la prairie verdoyante du mois d’août. Une bande de grues rouges se promenait tranquillement près de la source d’eau jaillissant à proximité des quelques arbres poussés dans le sud. Elles paraissaient encore plus rouges que d’habitude au coucher de soleil et leurs gruaux battaient des ailes en courant comme s’ils voulaient tester leur force. « Adieu, les grues de mon pays » me suis-je dit, même si je savais que ces oiseaux migrateurs venaient d’un pays lointain. Le bocage de jeunes arbres tout verts du versant nord de la montagne située au sud a également pris une teinte orange au crépuscule du soir. Je connais tous ces arbustes qui ont grandi avec moi. Poussant près de la source d’eau et en prenant de l’âge, l’unique vieux mélèze s’est complètement incliné. C’est normal que les vieux et grands arbrespérissent alors que les jeunes plants poussent. C’est la loi fatale de la nature.

Quand j’étais un petit garçon et que je courais jusqu’à la forêt dans l’espoir de rattraper l’arc en ciel formé après à la pluie, ces jeunes arbres ne cachaient pas mon chemin. Parce que ces jeunes plants sont « nés » en même temps que moi. Les mamelles vidées après la traite, les vaches avançaient lentement vers leur pâturage par les sentiers tracés au cours de plusieurs étés, en chassant la fumée des bouses séchés par leur tête. Un taureau roux, sorti du campement des yourtes montées à l’ouest, grattait de temps à autre la terre et meuglait très fort comme s’il demandait « Y a-t-il un taureau plus fort que moi qui puisse combattre avec moi ? ».

Toute la prairie couverte de plantes à feuillage gris avait la couleur argentée sous le soleil. Près de la yourte montée à l’extrémité orientale du campement, un cavalier complètement ivre vociférait en agitant un capuchon rouge alors que des enfants séparaient leurs moutons de ceux des voisins pour les conduire dans l’enclos. Cet ivrogne était certainement Palkhaï Tekh. Pourquoi un nom aussi drôle que Tekh ? Que signifie son prénom Palkhaï ? Il me semble que ses parents lui avaient donné ce prénom pourri en prévision de son avenir raté. Palkhaï faisait partie de ces quelques hommes qui étaient restés dans notre campement. Ivre la plupart du temps, il embêtait sans cesse les femmes et les enfants. L’armée l’a refusé à cause de son bras paralysé. Les grues rouges se sont envolées comme si elles étaient effrayées par son hurlement et se sont posées plus loin près de la source d’eau, à côté de l’unique vieil arbre après avoir fait un tour au-dessus de la fumée.

Le soleil allait se coucher. À partir de demain, je ne contemplerai plus le coucher de soleil de mon pays, assis sur l’enclos des vaches ou sur ce puits, puisque je serai parti loin. En attendant désespérément son éventuel adversaire qu’il l’appelait au duel en grattant la terre avec ses sabots, le taureau roux de tout à l’heure est finalement parti pour rejoindre les autres vaches en mugissant d’une voix claire et jeune. À l’idée de faire combattre Palkhaï par sa tête avec cette bête, j’ai poussé un grand éclat de rire.

Après la traite des vaches, toutes les femmes se sont réunies près de la yourte de mon voisin Sangid et se sont mises à chanter d’une belle voix claire. La mélodie de leur chant s’envolait au-dessus de la prairie dans la fraîcheur du soir et semblait traverser des milliers de rayons du soleil.

L’espace céleste est infini à regarder

Mais il pleut vite

La vie paraît si longue

Mais le temps s’écoule plus vite

Probablement nostalgiques de leurs maris et de leurs fiancés bien aimés, ces femmes chantaient tristement. À mon âge, je suis suffisamment grand pour comprendre le languissement d’amour. Tout d’un coup, j’ai eu la gorge serrée et j’ai failli pleurer.

Chante près de la yourte

Le rossignol de Gange

Où se trouve-t-il, le Gange que ma mère prend pour le pays de Bouddha ? Ces grues, ne viendraient-elles pas de là-bas ?  Non. Ô combien est vaste et infini cet univers où la naissance et la mort sont inéluctables ? Peut-être, aurais-je un jour, la chance de visiter ce fameux Gange ? Mon père avait raison de me répéter « L’homme n’est qu’éphémère dans ce monde. Alors, il convient de se comporter avec sagesse et courage ». Si tel était notre cas, on irait certainement, plus tard, non seulement à l’école de la région, mais aussi au magnifique fleuve de Gange.

Le soleil s’était déjà couché et les grues avaient retrouvé leur couleur bleue ordinaire pendant que j’étais bercé par le chant des femmes. Adieu le soleil de mon pays ! Les grues se sont envolées au-dessus de la fumée de bouses séchées comme si elles attendaient elles aussi le coucher du soleil et sont parties vers des horizons lointains. Adieu mes chères grues ! Demain, je vous suivrai… 

C’était une douce nuit étoilée. Ayant glissé quelques khadags1 dans la poche faite de la ceinture au niveau de la poitrine de mon deel2, ma mère m’a envoyé chez des voisins pour que je salue les aînés et que je leur dise au revoir avant mon grand départ. J’étais persuadé que celui qui partait loin de son pays devait écouter les personnes âgées. Ainsi son long voyage serait béni. J’avais un rendez-vous plus important que de rendre visite à des connaissances. C’était une rencontre avec une fille que j’aimerais plutôt appeler ma petite amie. Mon cœur s’est mis à s’emballer quand je l’attendais sous l’unique arbre près de la source d’eau. Pourquoi mon cœur battrait-il la chamade si elle était une simple copine. On dirait que, sous ce beau ciel nocturne et étoilé, chaque animal guettait un bruit en attendant quelque chose. Dans la steppe, des chevaux hennissaient, des grenouilles coassaient d’une voix endormie et des chiens aboyaient comme si chacun de ces animaux appelait les siens pour se retrouver. Celle que j’attendais, est arrivée les pieds nus, à pas souple comme une danseuse de corde marchant sur l’air sous la lumière des étoiles.

Elle s’est excusée : « Désolée, je suis en retard. J’ai préparé du fromage. M’attends-tu depuis longtemps ? ». Puis, elle s’est assise un peu plus loin de moi. Même si on avait joué jusqu’à récemment à cache-cache dans des baraques et des enclos abandonnés et dans les mauvaises herbes de la steppe, c’était du passé maintenant. On s’est tenu à distance de peur de se toucher. Le fait de se désirer et de ressentir des émotions amoureuses est intéressant. On est resté silencieux pendant un moment en écoutant la respiration accélérée de l’un et de l’autre. Il n’y avait pas d’autres bruits que de celui des chevaux entravés coupant délicatement d’un coup de dent l’herbe grasse près de nous. La fille sentait le fromage. J’ai compris qu’elle portait toujours la même robe trop courte, imprégnée de lait. Alors que moi, au contraire, vêtu de deel en coton qui avait l’odeur du tissu tout neuf, je regardais plus souvent mes bottes en cuir dans l’obscurité et je cherchais en vain le moyen qui pourrait me permettre de montrer mes beaux habits neufs à la fille. Surtout les bottes en cuir, car j’ai tant désiré d’en acheter une paire. Ma mère a troqué ces chaussures usées suffisamment grandes pour moi, contre un bœuf tout entier.

– « Le père de Sampil, la mère de Baatar et d’autres personnes âgées m’ont tous donné un peu d’argent de poche. Ma mère a promis de m’offrir la moitié de l’argent qu’elle avait reçu grâce à la vente de laine de moutons. Je t’achèterai une paire de bottes en cuir au centre de la région et t’enverrai » a-t-il dit.

« La boutique du centre de la région devrait être remplie de variété de produits » a-t-elle répondu avec espoir. D’ailleurs, nos voix ont changé. Ma mère disait que je parlais maintenant avec une voix plus grave, celle d’un vrai homme. En revanche, le timbre plus fort de la fille s’est adouci. Dans l’obscurité, je sentais le regard triste de ses yeux marron et doux et comprenais profondément son chagrin car je l’abandonnais en allant à l’école et qu’elle restait ici en s’occupant de la production des fromages. Je l’aimais tellement que mon cœur s’est brisé. Je contemplais la pauvre qui était assise, les joues contre ses genoux pliés, les pieds nus, salis par les bouses de vaches et boues et cachés par le bas de son deel en coton trop court. Elle était en train de me fixer avec ses yeux tristes remplis de larmes. Je ne m’attendais guère à nous séparer à ce moment de la vie où la pureté innocente de l’enfance serait perdue à jamais et que la vie des adultes, remplie de péchés, serait inévitablement appréciée. L’amour n’est pas uniquement spirituel. Il est également charnel. À l’horizon frangé par une bande argentée, sous des milliers d’étoiles brillantes de cette nuit d’été, nous avons éprouvé pour la première fois le plaisir et la crainte de l’amour. Plus tard, mon cœur s’est légèrement calmé, lorsque j’ai avalé mes larmes amères qui coulaient doucement comme pour regretter la disparition soudaine de mon enfance.

« Après mon école au centre de la région, je continuerai mes études à l’École militaire. Je viendrai te chercher quand je serai un chef militaire. En attendant, on pourrait se retrouver durant les grandes vacances » lui ai-je dit.

« Je t’attendrai toujours. Par chance, j’aurai une occasion d’aller au centre avec mon frère s’il conduit une caravane de chameaux. Écris-moi plus souvent » m’a-t-elle répondu.

« Oui, je t’écrirai ».

« Ta mère doit s’inquiéter de ton absence » a-t-elle dit.

J’ai continué : « Ne t’inquiète pas. Elle me vantait en disant que je suis déjà un vrai homme avec une voix plus grave ». Après avoir poussé un soupir, elle a mis quelque chose de doux dans ma main et a dit :

« Ce sont mes cheveux de petite fille. Tu te souviens ? Tu as coupé ma queue de cheval pour faire de moi un membre de l’Organisation de la jeunesse communiste ? ». En effet, moi qui étais un garçon mal élevé, je me suis amusé à couper les cheveux des filles afin de les faire ressembler aux jeunes communistes. Qui aurait pensé qu’une toute petite mèche de cheveux au parfum doux d’une fille deviendrait plus tard aussi précieuse qu’un bijou.

Pourtant, ma copine l’a bien deviné. Parfois, la vie avait l’air d’être un conte de fées. Elle redevenait réalité quand je souhaitais qu’elle soit une fiction. La vie de conte de fées était déjà terminée. En nous en rendant compte, nous restions allongés à observer avec étonnement le ciel. Que ce conte de fées de l’enfance revienne ! A ce triste moment de séparation, j’ai supplié le ciel pour qu’il me donne un conte de fée. Celui-ci me l’a offert généreusement. À l’horizon, bordé par une couche de poussière argentée, s’envolait une bande de grues. Ces oiseaux solaires, emportant la lumière du soleil de mon pays, semblaient m’inciter à voler loin et haut.

Les grues de soleil ! Regardez ces grues solaires ! La vie est loin d’être un conte de fées. Tout ce qui m’est resté de ma petite amie bien aimée, c’est une touffe de cheveux parfumés avec cette agréable odeur de jeune fille. « Les grues solaires ! Vous avez emporté à jamais le soleil de mon pays et le dernier conte de fées de mon enfance ! Où êtes-vous aujourd’hui ? » M’appelez-vous toujours pour que je m’envole encore pour des contrées lointaines ?

1 Khadag – une échappe traditionnelle de prière aux esprits chez les Mongols. Elle symbolise la pureté, la bienveillance, le bon présage et la compassion.

2 Deel – le costume traditionnel des Mongols


Kapaz (c) 2020

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